Un premier essai ...
et on y reste pour la vie

Un toxicomane est celui qui a le malheur de mourir avant d'être né. J'ai 50 ans et je suis dans l'enfer de la drogue depuis une trentaine d'années. J'étais en marge de la société jusqu'à ce qu'on m'a tendu une main de cet abîme. Ma grande surprise : il y a encore des gens qui s'intéressent à moi. Depuis quelques semaines, je suis en cure de désintoxication au Centre de solidarité. Je n'étais guère au courant des problèmes économiques du pays, des progrès dans l'informatique, des centres d'appels. Aucune passion. Aucune inquiétude. Mon idée fixe : quand et comment aurai-je ma dose ?

Etre toxicomane veut aussi dire réaliser impérativement, chaque matin, son budget ­ et ce contrairement au ministre des Finances, qui le fait une fois l'an ! Ceci pour pouvoir se procurer de la dose quotidienne (nou apel sa trase). Pour pouvoir survivre. La drogue : seul produit à avoir subi une grande flambée de prix en 5-6 ans : de Rs 5 à Rs 300 la dose. Pour s'en procurer, le toxicomane devient impérativement menteur professionnel, voire voleur, prostituée pour une femme. Il perd la confiance des gens, même celle de sa famille. Il est plus à risque d'être séropositif. Le toxicomane perd sa ressemblance à un être humain. Il n'a plus goût à se laver. Il est mal rasé. Mal coiffé. Mal vêtu. Mal nourri. Il perd petit à petit sa dignité. Il se sent rejeté de tous. Avec ses amis toxicomanes, il forme un monde à part. Ils échangent le même langage.

Etre toxicomane est aussi synonyme de souffrance. A mon avis, il n'y a aucune maladie avec des douleurs aussi atroces qu'un toxicomane en manque. Il est abattu moralement. Ses soins sont limités. Ce qui le fait souvent penser au suicide. La mort ayant l'air d'être plus douce que la vie. Un toxicomane est un être malheureux. La société ne prévoit aucune structure pour le retirer de son péril. Les quelques centres dont dispose notre pays ne peuvent accueillir les 25 000 toxicomanes. Seuls, les forums et conférences ne diminueront pas le nombre. Il faudra renforcer l'encadrement médical et psychologique et augmenter le nombre de centres. Il n'y a pas pire chose que de renvoyer un toxicomane frappant à la porte d'un centre. Il y a de fortes chances qu'il ne retournera jamais.

Personne n'est à l'abri de ce fléau. J'étais moi-même un enfant engagé comme servant d'autel et dans l'Action catholique des enfants. J'ai embrassé une carrière de policier. J'ai goûté aux drogues dites douces dans des boîtes de nuit. La première fois, c'était bien. J'en redemandais. Plus tard, il fallait du hard. J'ai passé du gandia à l'opium jusqu'à ce que je fusse addicted. Vers 1983, je suis passé au brown-sugar, qui faisait son entrée à Maurice, et tout de suite après, j'ai connu l'héroïne. Le piège, c'est que le plaisir intense des premières consommations ne dure que quelques semaines. On a toujours besoin d'augmenter la quantité et la fréquence des prises. Et on ne s'en sort plus.

Résultat : adieu mes activités professionnelles. Ma vie a basculé. Adieu femme, enfants, sœur et amis. Je donne du fil à retordre à ma mère. Je suis coupé de tout. Je suis isolé. Je ne conseille personne de tomber dans cet univers. Seul son ennemi qu'on y enfonce. Jamais son ami.

La situation empire à Maurice. On avait de vieux opiomanes, de vieux fimer gandia. Avec l'entrée du Subutex, de plus en plus de jeunes perdent la vie. Dans un avenir pas très lointain, le nombre de jeunes sportifs ou intellectuels va considérablement diminuer.

Mon conseil d'or aux jeunes : ne jamais toucher à la drogue. Un premier essai vous donne envie d'un deuxième. Un deuxième provoque un troisième. Et une fois le troisième, on y demeure pour la vie.

Ricaud Legentil


Line

Ragini Rungen


«Mon plus grand bonheur : savoir que chaque personne sauvée, c'est une cellule familiale remise debout»

Ragini Rungen ­ épouse de Cadress ­ est une travailleuse sociale qui milite depuis plus de vingt ans aux côtés des victimes de la drogue et de l'alcool. Depuis février de cette année, elle prodigue avec son mari, chaque lundi, des cours aux accompagnateurs au Centre paroissial de Cassis.

Sur quels axes se base la formation que vous prodiguez ?

C'est une heure de formation qui a démarré chaque lundi depuis le mois de février de cette année au Centre paroissial de Cassis. Avant tout, c'est un travail personnel sur l'estime de soi dans le but de mieux se connaître pour mieux comprendre les autres et faire de la character building. Ensuite, divers sujets sont abordés : le profil du toxicomane et ses spécificités ; l'écoute active et empathique et la confiance ; le motivational interviewing ­ l'approche avec la victime (pas de morale, car la décision vient de lui) ; l'amour responsable ­ comment aider les victimes à être responsables au lieu d'être des assistés ; les jeux thérapiques et jeux de rôles ­ apprendre à faire confiance à travers des jeux ; la gestion des conflits et des sentiments ; la drogue, tolérance et dépendance ­ apprendre aux accompagnateurs comment le corps humain tolère la drogue dans un premier temps et par la suite devient dépendant ; le counselling (aussi au téléphone, en l'absence physique de la personne) ; un aperçu global sur le VIH/sida et ses conséquences ; le soutien apporté aux parents ; les techniques d'animation (la façon de témoigner dans une session anti-DAVIS) ; la spiritualité (références aux évangiles) et surtout le maintenance ­ qui est le suivi à maintenir avec les victimes.

A qui est-elle destinée ?

Dans un premier temps, à quatorze des nombreux soldats que constituent le Groupe «A» de Cassis. Onze sont de Cassis, deux de Pailles et un de Tranquebar. Ces personnes, qui sont destinées pour Lacaz «A» ou qui partent à la rencontre des victimes, viennent avec tout leur amour et leur volonté. Mais, cependant, cela ne suffit pas. Elles ont besoin d'un encadrement professionnel.

Considérez-vous que les accompagnateurs ont besoin de formation ? Et pourquoi ?

Tout à fait. Car bien souvent les soldats sont eux-mêmes des parents ou membres de la famille des victimes. Ils viennent avec toute leur souffrance et c'est à nous de leur apprendre à mieux gérer leurs émotions. Et surtout comment s'y prendre avec des victimes, qui sont souvent des personnes avec de grandes sensibilités.

Et quid des difficultés des accompagnateurs ?

Par exemple, l'approche avec un toxicomane est unique en son genre et l'accompagnateur a un besoin essentiel d'avoir un bon encadrement, une bonne préparation.

Quelles sont les motivations profondes qui vous poussent à vous donner, à vous engager ?

Je dis toujours qu'en épousant Cadress en octobre 1985, j'ai aussi épousé ses convictions. De plus, je suis issue d'une famille où le travail social était essentiel. Je garde encore le souvenir de mes parents engagées au sein de l'Eglise. De plus, en 1988, Cadress et moi avons obtenu une bourse de six mois du diocèse de Port-Louis au Cento italiano di solidarita ceis en Italie. Après six semaines de cours théoriques, j'ai eu l'occasion d'apprendre sur le tas comment vit un drogué et tout ce qui fait sa vie. A notre retour, nous avons lancé, avec une équipe, le Centre de solidarité. Depuis, nous avons toujours milité pour cette cause. Je dirai surtout que c'est ma foi qui me pousse à aider ces victimes. Mon plus grand bonheur est de savoir que chaque personne que je sauve, c'est une cellule familiale que je remets debout.

Vos sentiments devant tous ces fléaux ?

Je suis meurtrie devant la misère des drogués. Ils ont impérativement besoin de leur dose et ce à n'importe quel prix ­ jusqu'à vendre des membres de leur propre famille. Certes, il n'y a aucun drogué heureux. Ils vivent tous une grande misère. Et sont impuissants devant cette misère.

Et la situation de la drogue à Maurice ?

Grave. Très grave. Surtout que de nos jours la drogue est liée au VIH/sida. Et, malheureusement, nombreux sont les femmes et enfants qui en sont les victimes innocentes.

Propos recueillis par


Sandra Potié


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