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Fête de l'Assomption


Mgr Alain Harel : «Mobilisons-nous pour stopper le sida»

Au cours de son homélie à la messe du 15 août dernier, Mgr Alain Harel a tiré la sonnette d'alarme sur plusieurs fléaux qui menacent Rodrigues. Il a attiré l'attention sur le grand danger que représente le sida pour l'avenir de Rodrigues. Un danger qui n'est pas sans lien avec la prolifération de la drogue, le comportement sexuel des jeunes et des adultes ainsi que le phénomène de départs vers l'île Maurice en quête de travail.

Le corps, dans la vision biblique, n'est pas, comme le pensent certains philosophes grecs, une enveloppe embarrassante dont nous devrions nous délivrer pour permettre à l'âme de vivre ! Le corps n'est pas non plus, comme certains philosophes matérialistes le pensent, simplement de la chair douée d'intelligence. Pour la Bible, le corps est la personne. Comme l'exprimait un philosophe, il est plus juste de dire : «Je suis un corps» que «J'ai un corps». Le corps c'est moi, ma personne. Blesser un corps, c'est blesser une personne. Respecter un corps, c'est respecter une personne. Lorsque Jésus nous dit : «Prenez, mangez, ceci est mon corps», c'est toute sa personne qu'il nous donne. Qu'il est beau et profond le mystère de la foi qui nous fait ainsi découvrir la noblesse et la grandeur du corps humain.

Le sida : une réelle menace

Le corps, temple de l'Esprit comme le dit saint Paul aux Corinthiens, étant si important, selon la vision chrétienne, nous ne pouvons que nous émouvoir et être très préoccupés de la progression de l'épidémie du sida à Rodrigues. Elle constitue une réelle menace pour notre population rodriguaise. A ce jour, il y a en effet officiellement 20 cas enregistrés, mais tous les spécialistes s'accordent à dire qu'il nous faut multiplier ce chiffre par 10, ce qui signifie qu'il y a actuellement 200 personnes, ici à Rodrigues, atteintes du sida.

Respect et solidarité envers les personnes infectées

Il nous faut réaffirmer que cette maladie, comme toute maladie, n'est pas une punition de Dieu qui viendrait ainsi se venger d'un monde décadent ! Tout au contraire, à chaque page de l'évangile, nous découvrons que la Parole de Dieu qui a pris corps en Jésus guérit les personnes, à l'exemple de la guérison du corps des lépreux. Il nous faut, à la suite de notre Seigneur, avoir beaucoup de respect et être solidaires des personnes infectées par le virus du sida ainsi que de leurs familles.

Les causes de la transmission du sida sont variées. Parmi les plus importantes, il y a la transmission par les seringues utilisées par les drogues et les relations sexuelles avec les personnes infectées. Nous sommes tous invités à nous mobiliser pour stopper la progression de ce virus, qui est une vraie menace pour l'avenir de notre population. C'est la raison pour laquelle je voudrais m'adresser ce matin aux jeunes, aux parents et à tous ceux qui exercent une autorité tant sur le plan politique qu'au sein de la société civile.

Vivre l'exigence de l'amour vrai

A vous les jeunes, je voudrais dire que je sais que nous pouvons vous faire confiance. Vous êtes habités par une grande soif : vous désirez être aimés et aimer. Vous désirez vivre une vraie expérience d'amour et c'est très normal. Vous savez, par expérience, que pour atteindre un but dans la vie, il nous faut faire des efforts, persévérer, respecter des étapes. Ainsi en est-il pour vos études, ainsi en est-il pour le sport et ainsi en est-il pour toute croissance affective, pour un vrai épanouissement de votre sexualité. Chers jeunes, aimer, c'est respecter le corps de l'autre comme son propre corps. Une personne, en aucun cas, ne peut être un moyen pour satisfaire ses pulsions sexuelles ou être un objet d'expérience qu'on jetterait, comme un kleenex, après usage ! Des marchands de sexe, de chair humaine, vous proposent des solutions de facilité, car pour eux, le corps humain est comme une simple matière première qu'on peut exploiter à loisir.

Je vous demande de ne pas prendre ce chemin qui ne vous conduira nulle part ; je vous invite à vivre un amour vrai, authentique, même si c'est exigeant. Il ne faut pas être un superman ou un minus pour vivre la continence avant le mariage et être fidèle à son partenaire. En parlant ainsi, j'entends des personnes dire et même probablement sourire : vous êtes un idéaliste ! Ou encore, vous faites de la morale alors qu'il faut être moderne ! Aurais-je donc tort de proposer un idéal aux jeunes ? Aurais-je tort de croire en la capacité des jeunes rodriguais et rodriguaises de vivre la continence avant le mariage ou d'être fidèle à leur partenaire ? Aurais-je tort de vouloir que les jeunes ne soient pas des moutons qui se laissent guider par des modes, elles-mêmes souvent manipulées par des personnes sans scrupule ? Aurais-je tort de souhaiter que les jeunes décident par eux- mêmes, sans pression, et prennent ainsi des décisions qui les aident à se construire affectivement, psychologiquement, moralement - bref humainement ? Comme l'a si bien souligné Mgr Maurice Piat, au cours de son message de Noël 2005 : «Le préservatif seul, sans éducation sérieuse des jeunes par rapport à l'abstinence avant le mariage et la fidélité dans le mariage, ne peut pas arrêter la progression de l'épidémie.»

Fidélité dans le mariage : chemin du bonheur

Ce matin, je voudrais également m'adresser à vous, les parents. Vous avez la belle, exigeante et difficile responsabilité de faire grandir des enfants. Nous savons bien qu'il n'y a pas de couple parfait, de famille parfaite ! Nous savons bien que nous sommes tous fragiles ! Cependant, vous êtes appelés à être les premiers éducateurs de vos enfants, c'est-à-dire à les aider à grandir affectivement et donc dans leur manière de vivre une sexualité responsable. Vous le faites d'abord par votre exemple, en montrant qu'il est possible de vivre la fidélité dans le mariage. Montrer ainsi, que même si cet engagement à la fidélité est parfois difficile, il s'agit néanmoins d'un chemin de bonheur. Le propre et ce qui fait la grandeur de l'homme et de la femme, c'est d'être capable de donner sa parole et de tenir parole. Tous les rapports des experts sont formels sur ce point : la manière la plus sûre de combattre l'expansion du virus du sida est bien la fidélité. Au nom de quel préjugé peut-on affirmer que cela serait hors d'atteinte pour les couples rodriguais ?

Montrer de la discipline aux jeunes

Chers parents, par ailleurs, nos enfants et nos adolescents ont besoin d'adultes capables de les écouter, de comprendre leurs aspirations et leurs difficultés. Ils ont également besoin d'adultes capables, pour leur bien, de leur dire non. Aimer un jeune, c'est aussi savoir faire preuve de discipline. Un jour il vous en remerciera. De même que l'eau de la rivière, pour garder toute sa vivacité, a besoin d'être canalisée par des berges, de même un jeune pour grandir en liberté a besoin de repères, de discipline. Alors que nous vivons à l'heure des portables, des SMS, de l'Internet et des antennes paraboliques, les jeunes ont besoin, plus que jamais, de modèles et de guides.

Je voudrais aussi ce matin m'adresser aux autorités politiques et civiles. Face à cette crise de l'épidémie du sida, nous devons plus que jamais nous interroger : comment protéger nos jeunes et nos familles ?

Départs qui fragilisent les familles

Actuellement, principalement pour de raisons économiques, de nombreux jeunes, mais également des pères de familles, émigrent vers l'île Maurice pour chercher un emploi. Ce phénomène d'émigration ne date pas d'aujourd'hui. Il est normal que des personnes puissent faire le choix de vivre ailleurs. Par contre, l'absence prolongée du papa de la cellule familiale ou parfois même des deux parents, laissant les enfants sous la responsabilité de la grand-mère, a des conséquences néfastes. Par souci de vérité, il nous faut dire que de nombreuses familles rodriguaises émigrant vers l'île Maurice vivent souvent dans des conditions de logement inacceptables et de grande promiscuité. Des jeunes, souvent sans qualification professionnelle, sont livrés à eux-mêmes, sans aucune perspective d'avenir. Autant de facteurs qui fragilisent les familles, provoquent l'infidélité et égarent une partie de notre jeunesse dans l'alcoolisme, la drogue, la prostitution ou dans le dévergondage sexuel.

Créer des emplois stables à Rodrigues

Il ne faut certes pas généraliser, mais nous ne pouvons nous boucher les yeux, car ces situations existent réellement ! Ainsi, nous découvrons qu'il y a des causes économiques et sociales qui favorisent l'expansion de l'épidémie du sida. C'est la raison pour laquelle, par esprit patriotique, nous devons soutenir tous les efforts entrepris pour créer des emplois stables à Rodrigues. Nous devons soutenir les efforts des autorités locales pour que le gouvernement central investisse davantage à Rodrigues. Si, pour une part, le chômage à Rodrigues est dû à des raisons conjoncturelles, nous savons que, plus fondamentalement, le chômage est dû a des raisons structurelles. Il faut investir massivement pour rendre l'agriculture, la pêche et d'autres secteurs fiables économiquement et ainsi créer des emplois stables à Rodrigues afin de freiner cet exode vers l'île Maurice.

Le danger de la drogue

Comment, par ailleurs, ne pas être en accord avec le Chef commissaire lorsqu'il exprime aux jeunes son inquiétude par rapport à la consommation de la drogue qui est en nette augmentation à Rodrigues ? Si les drogués sont souvent des victimes à qui nous nous devons assistance, il nous faut, par contre, avoir une tolérance zéro pour ceux et celles qui cultivent ou font le trafic de la drogue. Ils sont, il faut le dire clairement, les marchands de la mort. L'île Rodigues est petite, tout le monde se connaît : c'est la raison pour laquelle je lance un appel à la force policière pour qu'elle soit vigilante afin que cesse ce commerce. Ne l'oublions pas : le milieu de la drogue est un des secteurs où l'épidémie du sida se propage le plus rapidement. La loi doit être également appliquée concernant la vente des boissons alcoolisées aux mineurs - plus particulièrement aux collégiens et collégiennes avant ou juste après les heures de classe. Par ailleurs, j'invite les recteurs des collèges et les enseignants, les PTA, les parents, les présidents de village à se mobiliser pour protester contre l'organisation de bals destinés aux jeunes à des moments où ils sont censés s'adonner à leurs études ou encore à d'autres bals organisés sous prétexte de récolter de l'argent pour une bonne cause mais qui sont en fait des lieux qui ne permettent pas à nos jeunes de se distraire sainement. Si nous n'agissons pas rapidement, ne venons pas ensuite dire notre inquiétude concernant l'augmentation des grossesses précoces ainsi que l'augmentation des avortements !

Pour un sursaut moral sans politisation

Nous avons la chance de vivre dans une société démocratique, une société qui garantit les libertés fondamentales. Il ne s'agit donc pas de vouloir promouvoir une société rigide, puritaine, type de société qui cache souvent de nombreuses hypocrisies. Par contre, au nom de la beauté de la vie et pour nous préserver de cette catastrophe qui a pour nom le sida, il nous faut un sursaut moral. Ce sursaut sera possible si nous ne politisons pas tous les débats, si nous acceptons de travailler ensemble pour promouvoir une société où liberté rime avec responsabilité, respect du corps de l'autre et de son propre corps et promotion d'une vraie sexualité digne de la personne humaine.

Demandons à Marie, Reine de Rodrigues, de prier pour nous. Par la puissance de l'Esprit-Saint, construisons notre histoire, l'histoire du peuple rodriguais au sein de l'île Rodrigues autonome, en suivant cette route de liberté et de responsabilité que nous propose Jésus vivant. Amen

Alain Harel

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