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Ecole du civisme
ou de la magouille ?

De l'abîme dans lequel nous plonge le changement de vie, promis avant le 3 juillet 2005, nous trouvons quand même la force de puiser dans notre actualité de quoi rire, jaune au besoin. Ainsi, il y a quelques semaines, notre ICAC IV ou V reprend la rigolote rengaine que l'école constitue le lieu privilégié lui permettant de faire l'éducation civique de nos enfants et adolescents afin que, parvenus à l'âge adulte, ils manifestent une volonté irréductible d'agir, en toutes occasions, en citoyens intègres et nous puissions, ainsi, compter, sur eux, pour dénoncer, à nos autorités financières, corrupteurs et corrompus, au sein de notre société. Autant nous demander de recommencer à croire au Père Noël ou à la Fée Clochette.

Les failles, dans cette stérile démarche, car pavée de pieuses intentions, sont autant nombreuses qu'évidentes. La première et de taille c'est que notre ICAC III ou IV doit d'abord se demander si elle jouit de la crédibilité voulue pour lancer une telle croisade. Elle l'aura peut-être après nous avoir prouvé qu'elle possède intrinsèquement l'indépendance voulue et le courage requis pour épingler de façon exemplaire un gros requin de notre magouille institutionnalisée, un ministre de préférence. On ne devient pas chasseur réputé en multipliant les «tartarinades» mais en étant en mesure d'exhiber un tableau de chasse susceptible de clouer le bec aux plus sceptiques d'entre nous. Que l'ICAC III ou VI se réfère, ici, à l'onde de choc bénéfique provoqué par le Rapport Glover, blâmant les ministres Bady et Dabry, ou encore celui de Maurice Rault, clouant au pilori nos trafiquants de drogue.

Ecole

En théorie, on peut concevoir l'école comme un haut lieu privilégié de l'enseignement du civisme et des vertus morales et sociales, dont l'honnêteté et la nécessité d'avoir une conscience irréprochable pour pouvoir, toujours et en tout lieu, regarder en face nos contradicteurs, sans trembler. Est-ce l'image que reflète aujourd'hui l'école, en tant que symbole éminent de notre système éducatif ?

L'ICAC doit savoir qu'il n'existe pas une perception unanime au sein de la société mauricienne au sujet de l'impeccabilité de l'école, en tant que symbole d'un système éducatif sans péché, pas même originel. Soyons bon prince et concédons que seulement un Mauricien sur deux est convaincu que l'enfant mauricien apprend, à l'école, que, hors de la magouille, il n'y a pas moyen de gagner rapidement de l'argent facile, dans notre pays pourri jusqu'à la moelle. Et ce n'est pas le retour en force d'une école élitiste à tous crins qui nous fera changer d'avis, nous qui nous entêtons à réclamer une école d'Etat socialiste et pratiquant de façon exemplaire l'option préférentielle en faveur des plus pauvres, afin que nos élèves les plus démunis reçoivent, à l'école, tous les bienfaits, en termes d'enseignement mais aussi de loisirs, réservés, au sein de notre société égoïste et matérialiste, aux enfants qui naissent avec un hochet doré à suçoter, pour calmer leurs premiers état d'âme.

Plus égaux que d'autres

Au moins un enfant mauricien sur deux est donc convaincu que les parents doivent magouiller, avec parfois la complicité du corps enseignant et même du ministère, pour pouvoir être admis dans une Star School de notre système d'enseignement plus élitiste que jamais. Il suffit de voir, à la sortie de nos écoles les plus huppées, la longue file d'attente de limousines et de minibus pour se convaincre que certains de nos enfants sont, avec la complicité de nos gouvernants, plus égaux que d'autres.

De plus, l'enfant, en classe, ne sait que trop que, si ses parents n'ont pas les moyens de s'acquitter des tarifs exorbitants des leçons dites particulières de l'école dite gratuite, il passera de l'être au néant, au sein de notre système éducatif pourri et corrompu. Il disparaît aux yeux de tous, du caretaker au maître d'école, en passant parfois par l'inspecteur et la PTA. Il devient ipso facto, un paria, un futur recalé du CPE, un gibet de potence en puissance. Aussi... les pieux discours de l'ICAC sur l'école, en tant que haut lieu privilégié de la prévention antifraude et anti-corruption... Cela peut ne pas bien peser lourd, aux yeux d'un enfant, condamné, avant l'âge de cinq ans, à végéter sa vie durant simplement parce qu'il n'est pas né dans un beau berceau verni, mais avec un laqué fer-blanc collé aux fesses.

Illégalité

L'ICAC est-elle en mesure de nous confirmer que des fonctionnaires, que sont des instituteurs d'Etat mais aussi des maîtres d'école et même des inspecteurs, ne nagent pas dans l'illégalité et dans la vénalité la plus totale, en étant régulièrement, même indirectement parfois, rémunérés par des personnes autres que l'Etat, à l'encontre de tous les règlements et autres codes d'éthique de la fonction publique? L'ICAC est-elle en mesure de nous confirmer que tous nos donneurs de leçons dites particulières s'acquittent scrupuleusement de l'impôt sur les revenus que leur procurent ces juteuses classes supplémentaires ? L'ICAC est-elle en mesure de nous confirmer que les contribuables peuvent déduire de leurs revenus imposables leurs dépenses en termes de leçons particulières ? L'ICAC sait-elle qu'il existe, ici et là, dans nos écoles une sorte de prise d'otages d'enfants à scolariser, pouvant s'illustrer de la sorte : «Enfants voulez-vous savoir si Maurice a pu ou non accéder à l'Indépendance le 12 mars 1968 ? La réponse à cette question cruciale sera donnée à ceux assistant à ma leçon particulière de cet après-midi !»

Alors !... Ecole du civisme ou de la magouille ? A vous de répondre, ami lecteur !

Yvan Martial

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