«Faire le lien entre vie quotidienne et littérature»

J'ai pris des leçons de littérature anglaise de Frank Richard pendant mes deux dernières années de collège. Ma leçon était à 7h00 du matin chez M. Richard, à la rue Rémono, Curepipe, et, comme j'habitais Beau-Bassin, il me fallait me lever très tôt pour être à l'heure. Il accueillait toujours chaleureusement ses élèves.

M. Richard me faisait copier des notes précieuses sur les auteurs anglais et corrigeait mes rédactions. Il avait le don d'être sévère et en même temps encourageant. Ce qui me frappait chez lui, c'était sa vision glo-
bale de la littérature anglaise : il faisait cons
tamment la relation entre différents auteurs de différents siècles et faisait découvrir à travers, comme un fil d'Ariane, ce qui rapprochait Shakespeare et Keats, par exemple, dans la manière de manier la musique de la langue anglo-saxonne. Mais il ne s'arrêtait pas à la technique de l'écri
ture ; il faisait toujours le lien entre les œuvres de l'auteur, sa philosophie de la vie et ce que l'on pouvait apprendre sur les valeurs humaines universelles.

Faire le lien entre la vie quotidienne et la littérature était une dimension qui manquait chez les autres professeurs que j'ai connus et qui se contentaient de traiter une œuvre littéraire comme une pièce de musée que l'on admire, sans lien avec l'expérience quotidienne.

En pensant à mon avenir, je rêvais quelquefois d'être un enseignant comme Frank Richard, qui savait si bien utiliser les textes littéraires comme une ouverture et un guide pour notre vie de jeunes.

Quelquefois, il me ramenait dans sa vieille Morris 1100 et me déposait au passage au collège du Saint-Esprit. C'était des moments forts de partage sur l'actualité et la vie du pays. Plus tard, j'ai retrouvé Frank Richard quand je suis venu à Grand-Baie comme prêtre. Il nageait tous les matins d'un point à l'autre de la baie, même en hiver, et j'admirais sa ténacité et son courage.

J'ai eu le privilège de l'accompagner dans ses derniers moments et j'ai pensé qu'il y avait là comme un signe providentiel de l'amour inconditionnel de Dieu pour nous. Un de ses textes préférés de Shakespeare était The Tempest, où il admirait la figure du sage Prospero. J'ai été chercher le livre quelque part dans la bibliothèque et ensemble nous avons relu l'Epilogue :

«Now my charms are all overthrown,

And what strength I have is mine own,

Which is most faint....

Unless I be relieved by prayer

Which pierces so, that it assaults

Mercy itself and frees all faults.»

Cette citation aurait pu figurer quelque part dans cette école de La Tour-Kœnig qui porte maintenant son nom et sa mémoire. Je suis heureux que le ministère de l'Education ait décidé d'honorer ainsi un des plus grands pédagogues qu'a connu notre pays.

Philippe Goupille


«Un pédagogue hors pair»

Au début des années 50, le collège Royal de Port Louis était aussi connu comme la «Royal College School» ou «La School» pour marquer sa différence de l'autre Royal, disait-on à l'époque. Je pense que c'était surtout dû au souci d'affirmer l'identité de cette institution, qui souffrait de ne pas jouir du même statut que celui de Curepipe. Ce n'est qu'en 1952, un quart de siècle après sa création, que «La School» produisait, si je ne me trompe, son premier lauréat de la Bourse dite d'Angleterre.

Le collège Royal de Port-Louis, que j'eus le privilège de fréquenter de 1953 à 1959, se trouvait à la rue Edith-Cavell et avait comme recteur, au moment de mon admission, Lucien Pouzet, personnage austère qui inspirait la crainte aux élèves nouvellement admis. Le collège comptait alors une pléiade de maîtres, les uns aussi compétents et dévoués que les autres et qui n'avaient rien à envier à ceux de l'autre Royal.

Il y avait aussi un certain Frank Richard. Je ne l'ai malheureusement pas eu pour maître, car il faisait uniquement les classes de littérature anglaise aux étudiants de la HSC et quelques rares fois, à ceux de Form V. J'avais choisi la filière scientifique. Toutefois, j'ai su apprécier son talent de pédagogue lorsqu'il lui arrivait de se substituer à un de nos enseignants absents ou en congé.

Les élèves qui suivaient les cours de Frank Richard étaient toujours suspendus à ses lèvres, tant il les subjuguait par sa maîtrise et de la langue et de la littérature anglaises. Il arpentait la salle de classe pendant qu'il expliquait aux élèves l'œuvre de Shakespeare au programme et dont il citait de larges extraits sans jamais se référer aux textes. Sa réputation de pédagogue émérite avait fait le tour du pays et ils n'étaient pas peu nombreux ceux qui venaient frapper à sa porte pour des leçons privées, car il était aussi connu pour être un «faiseur» de lauréats.

Lorsque pour son «avancement», Frank Richard fut transféré au ministère de l'Education, l'enseignement scolaire s'est trouvé appauvri. D'autres vaillants enseignants, tels S. Murday, M. Joomaye, G. Télescourt, ont dû, également et pour les mêmes raisons, délaisser le professorat pour l'administration publique. De mon point de vue, ces départs furent une perte énorme pour l'enseignement et l'éducation des jeunes.

Frank Richard gravit très vite les échelons et termina sa carrière comme secrétaire permanent au ministère de l'Education. Il continua à être au service de l'éducation lorsqu'il fut nommé directeur du Mauritius Institute of Education, où il contribua à la formation pédagogique de nombreux enseignants.

Frank Richard fut tout le long de sa brillante carrière un pédagogue hors pair, respecté pour sa compétence, sa probité et son humanisme. Ceux qui l'ont eu pour maître lui sont éternellement reconnaissants. Ceux qui fréquentaient «La School» pendant qu'il y enseignait en étaient tous très fiers.

Cassam Uteem


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