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Métier de restaurateur


Emmanuel Richon : faire parler les tableaux

Une émotion profonde se dégage d'Emmanuel Richon, restaurateur français qui s'amuse à donner une deuxième jeunesse aux tableaux de la cathédrale Saint-Louis pour le 25 août, jour de la réouverture du lieu de culte. A Maurice depuis une dizaine d'années, Emmanuel Richon déplore le manque de culture de l'art dans l'île et reconnaît que «la cathédrale demeure l'unique référence artistique gratuite s'offrant au public. Seulement son caractère religieux a sauvé ces peintures».

Les tableaux de la cathédrale ont (mal) subi les outrages du temps. Dans le hall du collège Lorette de Port-Louis, Emmanuel Richon converse, dialogue, bavarde avec les personnages des divers tableaux qu'il restaure. La passion de son métier de restaurateur est de pouvoir faire parler les tableaux. «Une œuvre ne parle pas seule... C'est à nous de la faire parler...de la faire bouger. Mon métier permet à mon imaginaire de toujours se mettre en jeu. Tout comme il faut une grande capacité de lecture pour faire bouger les images d'un bouquin.»

Patient, rigoureux, précis et méticuleux, Emmanuel exerce son métier avec passion. A travers les tableaux, il découvre les divers courants de pensée du peintre. Il respecte l'authenticité de l'œuvre, considère le style et l'histoire qu'il y a derrière. Le tableau Christ en croix lui procure actuellement une immense satisfaction. Pouvoir restaurer des tableaux devant lesquels viendront se recueillir des milliers de fidèles est une grande fierté pour lui. «Seul le restaurateur a l'occasion de les toucher.» Son métier lui est gratifiant. «Médecin de l'art», Emmanuel le compare à celui d'un médecin qui remet debout les personnes. Sa plus grande joie est de redonner vie aux tableaux.

Sciences Po

Il existe un équilibre hors du commun dans sa profession. Entre l'intellectuel et le manuel ; la chimie et l'art ; le matériel et le spirituel. «Un vrai artiste doit être lié à la science qui l'entoure», affirme Emmanuel, «il ne peut en être dissocié.» Il doit à la fois avoir des connaissances artistiques et des compétences en chimie. La restauration d'un tableau repose sur deux grands aspects liés à la couche picturale (l'image) et le support (la toile). Tantôt, il est muni de pinceaux, peintures à l'huile ou coton pour l'image et tantôt de la toile de lin et de la colle pour resolidifier le support. «Le tableau du Christ en croix sera face contre terre pendant plus de trois semaines, car l'opération se fera au dos du tableau.» Le mot-clé de la restauration : la réversibilité. Aucune intervention ne doit être irréversible. Tout doit être rendu à nouveau lisible avec des matériaux stables, durables et réversibles. Le contraire serait un crime, affirme Emmanuel.

Ce métier de restaurateur, Emmanuel Richon l'a rencontré simplement par hasard. Ses études en sciences politiques à l'Institut d'études politiques de Paris, ville où il est né en 1959, ne le présageaient sans doute guère à être artiste ­ bien que doué en dessin dès sa plus tendre enfance. A 20 ans, il avait encore une image floue de ce que sera sa carrière. Sa bonne vision sera l'élément déclencheur. Constat décelé par un des gradés durant son service militaire deux ans plus tard. Atteignant les sept cibles en plein lors d'un tir à la carabine, les militaires lui donnent tout de suite le choix : se joindre au Bataillon de Joinville pour faire du tir ou alors au musée de la Marine, à Paris, pour un métier de maquettiste ou de restaurateur de tableaux.

«Mépris total»

Comme son rêve était d'embrasser un métier qui relevait à la fois de l'intellectuel et du manuel, il opte sans hésiter pour l'équipe du musée de la Marine pour la restauration de tableaux. Embauché, après trois ans de formation, Emmanuel est rapidement séduit par ce métier où on n'arrête pas d'apprendre, affirme-t-il. «Cela

me donne la possibilité de réfléchir sur l'histoire de l'art.» Il se retrouve peu après chef des ateliers de restauration, où il compte douze années de service. Il avait l'avantage de toucher à tout. Aussi bien les maquettes.

D'où la réalisation des nombreuses petites maquettes de diverses sites du patrimoine de Maurice (églises, temples, mosquées, pagodes et le Plaza, entre autres) en 2002. Son rêve ne s'arrête pas là. Son initiative de création d'un musée du patrimoine mauricien pour y exposer toutes ses réalisations tombe malheureusement à l'eau lorsque son projet n'est pas approuvé par les autorités. Entre-temps, les petites maquettes dorment tranquillement dans son atelier à Floréal.

Ce manque de culture de l'art à Maurice, qu'il découvre après y avoir vécu dix années, le remplit de tristesse. «C'est dramatique : l'enfant mauricien n'a pas de référend artistique.» Faisant référence à la collection Rochecouste, du Mauritius Institute, celle de la galerie de la mairie, du Blue Penny Museum et de la Société royale des arts et de la science qu'il a restaurées pour être gardées loin de la vue, Emmanuel déplore leur inaccessibilité au public, qu'il qualifie «d'indifférence gigantesque», voire de «mépris total» du gouvernement mauricien, qui, estime-t-il, ne connaît aucune valeur économique marchande de ces œuvres d'art. Parmi les cinquante tableaux de grande valeur du Mauritius Institute, le plus onéreux tourne autour de Rs 60 M. C'est une œuvre de Jean Renoir, un des cinéastes français les plus importants, peintre par son père, le célèbre Auguste ­ tableau qui mérite d'être admiré et non caché. «C'est un manque de respect vis-à-vis de l'artiste», rappelle Emmanuel. «L'île Maurice ne connaîtra jamais de touristes japonais.»

Charles Baudelaire

Rappelons qu'Emmanuel Richon a été envoyé à Maurice en 1997, pour trois ans, par le gouvernement français ­ cela suite à l'appel du gouvernement mauricien pour la restauration des tableaux du Mauritius Institute et ceux du musée de Mahébourg. Une fois sur le sol mauricien, Emmanuel a prolongé son séjour lorsqu'il découvre les nombreux tableaux du pays. Emmanuel a été ensuite enseignant au collège Pierre Poivre, à l'école du Centre et au lycée Labourdonnais. Il a eu l'occasion de restaurer plusieurs tableaux, chemins de croix et autres statues ­ dont ceux des églises Saint-François-d'Assise, de l'Immaculée-Conception et de la cathédrale Saint-Louis.

A 19 ans, il a eu l'occasion de visiter l'île Maurice lorsque son père, directeur des Relations extérieures d'alors dans la compagnie aérienne UTA (Union des transports aériens), offre, à lui et à sa sœur, un séjour de deux semaines à Maurice. Sept ans plus tard, c'est à travers le créole de Vimala, une Mauricienne qu'il rencontre chez un copain à Paris, qu'il comprend que c'était une autre civilisation qui s'ouvrait à lui. Ils se marient deux ans plus tard. Le couple vit à Paris jusqu'à ce qu'Emmanuel décroche un emploi à l'île de La Réunion en 1994. Trois ans plus tard, ils s'installent à Maurice. Emmanuel est l'heureux père de Selena, âgée de 17 ans, et de Virgile, 5 ans. Pour l'heure, la petite famille est installée tranquillement à Floreal.

Emmanuel se révèle aussi passionné de Charles Baudelaire, grâce à qui il dit connaître mieux l'île Maurice. Ce qui l'a poussé à se mettre à l'écriture, depuis 1993, de plusieurs ouvrages autour de la vie de l'auteur de A une dame créole.

Sandra Potié

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