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Droit de réponse


A propos de l'article «L'Evangile selon Luc»

Je remercie La Vie Catholique de m'avoir rassuré que l'article signé «Monomachus» dans l'édition N° 28 ne provenait pas d'outre-tombe, tant les propos acerbes font revivre des réflexions et des réflexes archaïques. Tout en relevant quelques inepties trop flagrantes et insultantes à l'intelligence de l'homme nouveau du XXIe siècle, je me garderai de l'originalité et de l'impertinence de cette démarche stérile qui consiste à vouloir «répondre à des interrogations par d'autres questions», surtout quand celles-ci sont personnelles. Cela ressemble bien à une fuite en avant !

Est-ce si difficile d'avoir un vrai débat d'idées dans ce pays ? Quand aurons-nous la maturité intellectuelle voulue nous permettant d'analyser et d'essayer de comprendre l'idée ou l'opinion de l'autre en faisant abstraction de sa religion, de sa couleur, de sa caste, de son appartenance à tel ou tel parti politique, telle ou telle association humaine ?

Mon article à propos de la création d'un fonds de solidarité pour réparer les séquelles de l'esclavage, publié dans plusieurs journaux, dont La Vie Catholique, a trouvé un écho très favorable auprès de nombreux lecteurs et a suscité des réactions très positives dans divers milieux sociaux. Je m'attendais certainement à des critiques constructives ­ mais pas au niveau du caniveau !

Ce qui m'attriste dans cette affaire, c'est ce constat de refus à tout prix chez certaines personnes de voir les choses en face, comme on se voit dans un miroir, préférant maintenir la réalité quotidienne de vies humaines derrière un voile abstrait. Je respecte leur choix de vie, mais qu'elles ne nous l'imposent pas. À l'heure où il devient de plus en plus urgent de faire appel à toutes les sciences humaines et de mobiliser les diverses associations afin d'anticiper, de comprendre et d'agir sur les conséquences évidentes de certains mécanismes socio-historiques, dont notre stabilité pourrait dépendre, pareille attitude relève de l'irresponsabilité citoyenne. Il en va de même quant à qualifier d'«Utopie irréelle» (pléonasme révélateur !) quatre propositions de projets et douze programmes très concrets (il n'y en a pas mille, comme semble ironiser Monomachus !) pour réparer les séquelles encore exsangues de l'esclavage et la misère accumulée par les descendants d'esclaves pendant plus de deux siècles d'exclusion.

Dimension «universelle»

Cela dit, il convient de rappeler que l'Autorité suprême du pays est la Constitution. Il n'existe aucune autre suprématie ou autorité humaine, que je sache, pouvant interdire un citoyen mauricien, chrétien ou non, libre et sain d'esprit, à faire partie d'une association civile locale. Cette liberté est aujourd'hui garantie par la Constitution. Le temps où tout était interdit à «l'homme-meuble» est longtemps révolu, s'il y a lieu de se le rappeler.

Dans le même souffle, il n'y a aucune Autorité morale qui puisse interdire à la «génération de la Veuve [les «enfants» d'Hiram mort assassiné ­ voir ci-dessous] de se dire chrétien». Personne aujourd'hui dans le monde ne peut prétendre avoir le monopole du mot «chrétien». Il est temps de se rendre à l'évidence que le sens de ce mot a évolué ­ il a depuis longtemps quitté l'enclos des presbytères et des Églises. Il a, valeur du jour, une dimension «universelle». Comme l'anglais devenu langue universelle, cette langue n'appartient plus à l'Angleterre. De même, disait un immortel, «le français n'appartient pas à la France» ! Et ne le retrouvons-nous pas dans les racines du créole ?

Partis chrétiens

C'est ainsi qu'il existe des centaines d'associations ou de partis politiques qui portent le nom de «chrétien» sans

qu'ils n'aient aucun rapport avec les Églises. Et leurs membres, par dizaines de milliers, ne sont pas tous chrétiens ! Ces mouvements ou groupements dits «chrétiens» véhiculent tout simplement des idéologies et des valeurs chrétiennes de l'Évangile. Soulignons, en passant, que l'Évangile, contrairement aux divers corps religieux constitués, a toujours été anti-esclavagiste. Il apprend l'amour du prochain, comme Christ a aimé les hommes.

Et dans la mesure où l'appel de votre correspondant/e aux chrétiens à «boycotter» l'Union chrétienne (LUC) puisse être entendu, permettez-moi de rappeler aux membres et futurs adhérents de cette association, sans vouloir défier personne, qu'ils sont dans une mouvance à échelle mondiale, et bien réelle, comme en témoigne cette liste incomplète (ci-dessous) des partis politiques «chrétiens» et/ou des associations laïques «chrétiennes» :

Afrique du Sud : African Christian Democratic Party, fondé en 1993 ; Amérique du Sud : Plus de cent partis politiques ou associations chrétiennes sont membres de l'Organisation démocrate-chrétienne d'Amérique (ODCA), fondée en 1947; Australie : Christian Democratic Party ; Allemagne : l'Union chrétienne-démocrate (CDU), parti au pouvoir ; Angleterre : Christian People's Alliance; Belgique : parti chrétien-démocrate (CDV), parti au pouvoir ; France : Parti républicain chrétien (PRC); Hollande : l'Union chrétienne (ChrtistenUnie, fondamentalistes protestants) ; Inde : Indian Christian Front ; Madagascar : l'Union démocratique chrétienne malgache (UDECMA) et le Parti démocrate chrétien de Madagascar (PDCM), affilié au Christian Democratic International. Ils y sont aussi nombreux en Europe de l'Est : la Pologne, la Roumanie, la Hongrie.

Légende d'Hiram

Votre correspondant/e semble brandir le sceptre du complot ­ toujours la même vieille rengaine ! ­ en évoquant les «vengeurs de la mort d'Hiram». J'aurais souhaité, puisqu'on en parle, élucider en toute simplicité le mystère autour de ce personnage à la fois biblique et mythique qui nourrit tant de fantasmes. Hiram est à l'origine un personnage «biblique». On lit dans le Livre des Rois (Ch VII, 13-14): «Le roi Salomon fit venir de Tyr Hiram, qui travaillait sur l'airain. Hiram était rempli de sagesse, d'intelligence et de savoir.» La légende créée autour d'Hiram raconte qu'il fut assassiné par trois de ses compagnons de travail. Alors, les «enfants» d'Hiram ou de sa Veuve jurèrent de venger leur père. Corneille les aurait exhortés ainsi: «A qui venge son père il n'est rien impossible» (Le Cid). Dans cette métaphore, les assassins sont «l'irresponsabilité»,«l'obscurantisme» et «l'ignorance». Et lorsque les malfrats tuent Hiram, c'est tout ce qu'il symbolise que l'on assassine : sagesse, intelligence et savoir. Gabriel Ringlet aurait ajouté : «Le pire des assassinats, c'est l'assassinat spirituel.» C'est de cette légende que naquit toute la symbolique de «la mort d'Hiram», de «la vengeance» et «les enfants de la Veuve». Vous conviendrez qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat !

En espérant que cette mise au point puisse contribuer à éveiller davantage les consciences pour une citoyenneté plus responsable et permettre à chacun d'apporter librement sa pierre à la construction d'une société plus équitable, surtout envers les descendants d'esclaves qui sont parmi les plus pauvres, les plus démunis et les plus discriminés depuis l'origine du peuplement de ce pays... Et qu'on arrête de les frustrer aujourd'hui encore avec toute une tirade sur la fatalité, le fatalisme ou la malédiction !

Lindsay Descombes

Tamarin, 18 juillet 2007

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