Esclavage et réparation

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Extrait du discours de Chritiane Taubira le 22 decembre 1998, lors de la présentation à l'Assemblée nationale française du projet de loi reconnaissant que l'esclavage est un crime contre l'humanité. Elle est de Cayenne, Guyane française, descendante d'esclave et fut candidate à la présidence de la République en 2002:

«Mesdames, Messieurs,

«Il n'existe pas de comptabilité qui mesure l'horreur de la traite négrière et l'abomination de l'esclavage. Les cahiers des navigateurs, trafiqués, ne témoignent pas de l'ampleur des razzias, de la souffrance des enfants épuisés et effarés, du désarroi désespéré des femmes, du bouleversement accablé des hommes. Ils font silence sur la commotion qui les étourdit dans la maison des esclaves à Gorée. Ils ignorent l'effroi de l'entassement à fond de cale. Ils gomment les râles d'esclaves jetés, lestés, pardessus bord. Ils renient les viols d'adolescentes affolées. Ils biffent les marchandages sur les marchés aux bestiaux. Ils dissimulent les assassinats protégés par le Code noir...

«Invisibles, anonymes, sans filiation ni descendance, les esclaves ne comptent pas. Seules valent les recettes. Pas de statistiques, pas de preuves, pas de préjudice, pas de réparations. Les non-dits de l'épouvante qui accompagna la déportation la plus massive et la plus longue de l'histoire des hommes sommeillèrent, un siècle et demi durant, sous la plus pesante chape de silence.»

L'adoption de cette loi par l'Assemblée nationale - et les actions concrètes qui suivent - est en lui-même la preuve que la réparation pour crime d'esclavage est un fait reconnu. Cela dépasse notre mauritian teacup ou nos sensibilités. Le signataire de l'exhortation parue dans La Vie Catholique de dimanche accuse donc à tort ceux et celles qui parlent de réparation pour l'esclavage de «vengeance». Il ­ou elle ­ ignore tout ce qui, depuis déjà une cinquantaine d'années et plus, se dit et se fait dans ce domaine. Je le/la renvoie, ainsi tous ceux et celles qui veulent vraiment être au courant du sujet, au livre de Christiane Taubira, L'esclavage expliqué à ma fille. Ce livre devrait être introduit au secondaire.

L'esclavage, c'est de quinze à trente millions d'Africains déportés dans la traite atlantique. Pour une personne arrivée vivante comme esclave, sept avaient perdu la vie. C'est sur ce pillage effrayant que s'est construite la richesse de tant de pays occidentaux. On dit que l'Afrique est endettée, mais si on commence les comptes en 1492, ce sont ces pays qui sont endettés vis-à-vis de l'Afrique. Dans ce contexte, l'annulation de la dette n'est pas un geste de générosité. Il n'y a pas de dette africaine.

Réparation

Le «crime contre l'humanité» fait partie des acquis reconnus universellement. Ce genre de crime n'a pas de date de préemption, le temps ne peut l'effacer. Il est aussi reconnu qu'un «crime contre l'humanité» exige réparation. Depuis le Tribunal de Nuremberg, qui a jugé les responsables nazis, il y a plusieurs exemples de réparation par des pays ou des firmes comme Volkswagen. La question de la réparation pour l'esclavage date de très longtemps Plus près de nous, la National Coalition of Blacks for Reparations in America (NCOBRA) a été créée en 1988. En 1993, la déclaration d'Abuja, Nigéria, a demandé que des National Reparations Committee soient constitués dans les pays concernés par la traite des esclaves. «To use all lawful means to obtain Reparations for the enslavement and colonisation of African people in Africa and in the African Diaspora.» Instituée depuis peu, la Cour pénale internationale (CPI) peut juger n'importe quel accusé d'un crime contre l'humanité.

Réparer, cela veut dire essayer d'arriver à la situation qui aurait existé si le crime n'avait pas été commis; c'est arracher les restes des racines encore vivantes aujourd'hui.. Une des pires séquelles de l'esclavage est le racisme anti-africain dont tant de nos frères et sœurs souffrent dans notre Église elle-même.

Le premier pas dans la réparation est la reconnaissance du crime. On le sort de l'oubli ou plutôt de la tombe où ceux qui en bénéficiaient l'avaient jetée. Pour reprendre Elie Wesel, qui s'est battu toute sa vie pour débusquer les criminels responsables du génocide des juifs par les nazis, «le bourreau tue toujours deux fois : la deuxième fois par le silence». En demandant pardon pour le rôle de l'Église catholique dans l'esclavage africain, Jean-Paul II a fait là acte de réparation.

N'importe qui peut, dans une discussion de salon, expliquer la meilleure façon de soigner le cancer. Si cette personne attrape un cancer, elle voudra consulter le cancérologue le plus réputé qui soit. N'importe qui peut conseiller à son voisin qui vient de se faire cambrioler et qui a vu le voleur assassiner un membre de sa famille de pardonner, d'oublier cela en citant la Bible. S'il est victime d'un tel crime, nous savons qu'il appellera la police et exigera que l'assassin soit condamné...S'agit-il alors de vengeance ou de justice ?

Filip Fanchette

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