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Morale et Religion (II)

L'article précédent a tenté de décrire ce qu'on entend par la morale et ce qu'on entend par religion. Il s'agit de deux approches différentes de l'être humain. Il y a bien un rapport entre ces deux aspects, mais l'une et l'autre sont indépendantes.

Autonomie de la morale

L'Eglise a reconnu l'autonomie de la morale : ce que déclare solennellement le concile Vatican II ­ réunion de tous les évêques à Rome en 1965 ­ cette autonomie signifiant que la morale tient toute seule, sans avoir besoin de se justifier par une religion, sans nécessité pour elle de s'appuyer sur une religion.

Depuis le Concile, nombre de théologiens ont commenté cette autonomie et cette vérité est devenue commune. Quelques citations : «La responsabilité morale appartient à tout homme, tout groupe, toute société. Elle n'est pas un privilège chrétien, ni une exigence spécifique au chrétien.» (A. Donval). «La foi ne dicte pas d'autres valeurs à l'homme que celles qu'il peut découvrir dans sa vie d'homme.» (M. Massard).

Le père Varillon fait remarquer que n'importe qui peut lire l'Evangile parce qu'il n'y est question que de valeurs humaines : justice, fraternité, honnêteté, vérité. C'est peut-être pour cela que Gandhi lisait l'évangile chaque jour ?

Quand surgit une question d'ordre sexuel, c'est vers la morale qu'il faut se tourner pour savoir comment agir. Si une religion est contre le vol, par exemple, c'est d'abord parce que le vol est immoral. Toutes les religions acceptent et assument ce principe moral. Il est donc inutile de donner des raisons religieuses à telle ou telle décision quand des raisons morales suffisent. Sinon, c'est la confusion des plans. Et on peut imaginer un incroyant qui dirait : «Je ne reconnais aucun Dieu. Donc je peux voler.» Et on peut ajouter une longue liste de comportements immoraux à celui-ci.

Quand trois chefs religieux ont tenu une conférence pour protester contre la légalisation de l'avortement, le Dr Ram Seegobin, dans une interview à L'Hebdo, a justement fait remarquer qu'il ne s'agissait pas là d'une question relevant de la religion, mais de la morale.

Interaction

Les religions, même si elles sont postérieures à la morale, lui ont-elle apporté quelque chose ? On peut logiquement penser que oui : le fait d'être croyant a bien une répercussion sur la conduite. Il serait donc logique qu'à mesure que la conscience religieuse s'affine, la conscience morale s'affine également.

D'autre part, la théorie de la religion (la théologie) contient un certain nombre de valeurs. Le journaliste Jean-Claude Guillebaud (il est venu ici pour des conférences) assure : «Quantité de valeurs, même laïques, viennent du christianisme. Prenez l'individualisme : cette idée d'autonomie de la personne, qui n'existe ni dans la pensée grecque, ni dans la pensée chinoise, ni dans l'islam vient directement du christianisme. De même, l'égalité de la personne, qu'on ne retrouve pas chez les Grecs ni dans la pensée orientale.» Je ne connais pas suffisamment les autres religions pour dire leur apport aux civilisations. Il est donc nécessaire de tenir les deux vérités: autonomie de la morale et une certaine interaction entre morale et religion.

Qui fait la loi ?

Dans une société démocratique comme la nôtre, c'est l'Assemblée législative qui légifère : qui dit la loi ­ ce qui est permis, ce qui est défendu. Ce sont donc les députés, élus par le peuple. Là est leur point faible :

ils détiennent leurs postes des électeurs. D'où un désir de leur plaire pour conserver leur place. Quand le député est honnête (s'il l'est), il éprouvera un tiraillement entre exigence de probité et tentation de plaire.

«Dans une société pluraliste, il arrive que la loi se contente de traduire un consensus des citoyens au niveau le plus bas, c'est-à-dire des moindres exigences ­ par exemple en matière de solidarité ou de politiques familiales. Il arrive même que la loi civile, par faiblesse devant une opinion publique déformée, légalise des pratiques opposées aux droits de la Personne comme l'apartheid ou l'avortement.» (Cardinal François Marty, ex archevêque de Paris)

L'Assemblée nationale a une grande responsabilité morale envers les citoyens. Elle ne peut pas se contenter de gérer un échec. Par exemple, partir du fait (avéré) que nombre de Mauriciens pratiquant la corruption pour décider de légaliser la corruption. Ou légaliser l'héroïne.

Le danger consiste en ceci : la majorité des gens, et pas seulement à Maurice, raisonnent ainsi : puisque c'est légal, c'est moral. C'est alors qu'on assiste à la protestation des chefs religieux, qui souvent ont de l'homme une plus haute idée que le législateur. Même si parfois ils peuvent aller trop loin dans l'interdiction, il faut reconnaître qu'ils font œuvre bénéfique à l'égard des personnes. Leur liberté d'expression leur vient du fait qu'ils ne tiennent pas leurs fonctions du suffrage de leurs adeptes. Mieux : on peut même admirer leur courage, car ils savent à l'avance qu'ils vont déplaire. Mais ils doivent clarifier leur intention et bien montrer que ce n'est pas au nom de leur religion qu'ils interviennent, mais au nom de la morale. D'où la nécessité, je pense, de s'adjoindre des moralistes non religieux.

En promulguant la loi, le législateur ne doit pas céder à proposer une législation minimale. Et il est impérieux qu'il sache que la loi n'est pas neutre, qu'elle n'est jamais simplement la gestion d'un fait : elle a une influence proprement morale ; c'est toujours une vision de l'homme qui est reconnue et promue.

Mentalité actuelle

Notre époque se caractérise peut-être par une trop grande place faite à la subjectivité. «Toi tu penses ceci, moi je pense cela... et basta !» Chacun respecte la position de l'autre et il n'y a rien à dire, rien à discuter. Parce qu'il n'y aurait pas de vérité objective, c'est-à-dire : pas de vérité extérieure à moi, sujet. Aujourd'hui, à chacun sa vérité, et il n'y a plus de vérité objective.

Mesure-t-on le danger de pareille position ? S'il n'existe pas de vérité objective, on peut légitimement poser ces questions : pourquoi Bush aurait-il tort de vouloir gouverner le Proche-Orient ? Pourquoi Hitler aurait-il eu tort de rêver à une race de blonds aux yeux bleus ? Pourquoi les islamistes n'ont-ils pas raison de vouloir imposer la charia au monde entier ? Pourquoi ce gardien de prison a-t-il eu tort d'enfermer un enfant de huit ans tout nu dans une cellule ? Si «à chacun sa vérité», je n'ai rien d'autre à faire qu'accepter. S'il n'y a pas de vérité objective et qui me dépasse, alors tout peut se justifier.

Quel ressort, quelle ressource, l'être humain a-t-il en lui pour que l'aube de son histoire, il a protesté : Non, pas ça ! «Deux choses remplissent mon cœur d'admiration et de respect : le ciel étoilé et la loi morale en moi.» (Kant, philosophe).

Solange Jauffret

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