Jean Vacher, directeur national de l'Apostolat de la mer


«Je me demande quelle mer
je laisserai à mes petits-enfants»

Jean Vacher quitte l'Apostolat de la mer, fin de mandat oblige. Il livre ses impressions sur l'«Aquatic Business Activities Bill» et fait un bilan des années passées au service de l'Apostolat.

Que pensez-vous du «Aquatic Business Activities Bill» ?

J'ai une réaction personnelle. Donc pas au nom de l'Apostolat. A première vue, ce projet de loi n'est pas bon du tout. Dès le début, il y a eu un manque de transparence. On a tendance à mettre les gens devant les faits accomplis.

D'autre part, j'ai pu lire dans certaines revues que dans certains pays où on a commencé l'aquaculture, les choses se sont mal passées. Il ne faut pas avoir tendance à toujours copier aveuglément ce qui se fait ailleurs. Il faut bien peser le pour et le contre.

Je ne crois pas que ce soit une bonne chose pour la population mauricienne en général. Déjà qu'on n'a pas une grande liberté sur nos côtes, sur notre mer. Les pêcheurs seront les perdants et le peuple aussi. D'ailleurs, les poissons se font de plus en plus rares et nous sommes tous coupables de cette situation. Il y a un grand manque de formation, d'éducation. Même s'il y a des ONG telles que Reef Conservation Mauritius, qui font quelque chose, c'est loin d'être suffisant. Je me demande quelle mer je laisserai à mes petis-enfants...

Que pensent les gens de mer ?

Les pêcheurs sont très furieux. Ce projet de loi a eu l'effet d'une bombe. A Pointe-du-Diable (sur la côte sud-est), où on fait déjà de l'aquaculture, les pêcheurs souffrent. Ils n'ont pas le droit de passer dans ce coin et les poissons sont très rares dans leur zone de pêche. Les poissons sont concentrés près des barachois, où ils peuvent avoir un peu de nourriture.

A quand une prise de position de l'Apostolat de la mer?

Je finis mon mandat fin juin... Je continuerai à œuvrer pour les gens de mer à travers une autre organisation.

Après combien de temps quittez-vous l'Apostolat ?

J'y suis depuis 1979. Au départ, j'ai travaillé avec Fr Raymond Gauvrit (alias Maxime). L'Apostolat, c'était lui et quatre familles : Bouquet, Joana, Vacher et Rassoondron. Nous étions comme des familles d'accueil qui aidaient les marins en difficulté. Il fut un temps où nous nous retrouvions sous la tonnelle du père Souchon. A la suite d'un problème concernant des marins battus, le mouvement a pris de l'ampleur. Plus tard, le cardinal Jean Margéot a mis une maison à la rue St-Georges à notre disposition. Nous l'avons agrandie pour pouvoir accueillir plus de marins. En 2004, nous avons bougé pour Mer-Rouge.

Quel est votre bilan de ces années passées à l'Apostolat?

C'est regrettable de dire que le monde maritime ne change pas. Les Philippins, les Malgaches ou les Sri-Lankais ont toujours besoin d'aide. J'espère que ceux qui prendront la direction de l'Apostolat continueront à accorder beaucoup d'importance à l'accueil et à l'écoute. D'autre part, l'Apostolat ne doit pas être un endroit où on ne fait qu'encourager les gens à prier, mais il doit aussi les aider à prendre des actions, à se prendre en charge. Je crois que tout ce que j'ai fait jusqu'à maintenant a été pour le bien des gens de mer et de l'Eglise.

Certains ont l'impression que l'Apostolat s'est principalement occupée de marins étrangers. Qu'en pensez-vous?

L'Apostolat s'est occupé de tous les cas qui s'y sont présentés, mais c'est un fait que nous avons eu affaire avec une

majorité d'étrangers. Les marins mauriciens ont leur syndicat. L'apostolat ne peut pas prendre sa place. Cela dit, nous travaillons de concert. Il y a des choses que l'Apostolat peut faire pour des marins étrangers, mais non pour des citoyens mauriciens. Des démarches administratives, par exemple. Nous ne sommes pas là non plus comme une agence de recrutement. Nous avons fait beaucoup de choses que nous n'avons pas médiatisées.

Concrètement, quelle est donc la mission de l'Apostolat?

L'Apostolat de la mer, c'est l'Eglise dans le monde maritime. Cela se traduit par l'accueil, l'écoute, l'aide. Là où le bât blesse, c'est que nous n'avons pas droit à des visites à bord des bateaux par manque de personnel qualifié disponible.

Beaucoup de personnes se disent insatisfaites du travail de l'Apostolat...

Ils ne connaissent pas le travail de l'Apostolat. On vous conseille, mais on ne prend pas votre place. Prenons le cas des pêcheurs de bancs. On les conseille, mais on ne peut pas faire les choses à leur place. L'Apostolat n'a d'ailleurs pas les moyens financiers. Nous sommes là pour canaliser les gens. L'Eglise ne peut prendre la place des institutions. Par exemple, l'Eglise ne peut donner une maison à une personne. C'est à elle et à l'Etat de le faire. Mais à travers de organisations telles que Caritas, l'Eglise peut aider ces personnes.

Il est aussi connu que vous avez un pied dans la politique. Est-ce que cela a aidé à l'avancement de l'Apostolat?

Qui n'a pas un pied dans la politique à Maurice? Je suis un militant, mais je n'accepte pas tout. Je fais la différence entre ce qui est bon et mauvais. Je ne suis pas un politicien. J'ai des amis aussi bien dans l'opposition que dans le gouvernement.

J'essaie d'aider l'Apostolat avec des gens qui je pense peuvent faire quelque chose. Il y a des gens du gouvernement que je respecte et avec qui je peux discuter. Idem pour l'opposition. Je me sers de ma cervelle pour distinguer le bon du mauvais.

De nature, je suis un fonceur et je regarde bien avant de me lancer. Je ne juge pas les gens non plus. Mathieu Laclé, par exemple, est quelqu'un avec qui j'ai de bonnes relations malgré tout ce qui a été dit sur lui. Je suis proche des gens qui peuvent faire des choses pour les pêcheurs.

Le ministre Rashid Beebeejaun est quelqu'un que je respecte. C'est quelqu'un qui, s'il donne sa parole qu'il va faire quelque chose, tient sa promesse.

Quel est votre sentiment à quelques jours de la fin de votre mandat?

Mi-figue, mi-raisin. D'un côté, je sais que j'ai fait beaucoup de choses, mais il y a des choses que je n'ai pu terminer. Cela dit, même si je quitte l'Apostolat, je ne quitte pas le monde de la mer. Je serai toujours disponible.

Et si vous aviez le temps pour compléter certaines choses, qu'auriez-vous fait?

En 2006, toutes les lois maritimes internationales ont été regroupées dans un seul document. Cette année, cela a été le cas pour la pêche. Nous avons organisé des rencontres pour vulgariser le premier document avant que celui-ci soit ratifié. Or, je n'ai pu en faire de même pour le second.

Martine Théodore


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