Aquatic Business Activites Bill


La mer à vendre...

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L'«Aquatic Business Activities Bill» fait des vagues. Si les autorités y voient l'émergence d'un nouveau secteur pourvoyeur en argent et en emplois, les autres (pêcheurs, océanographe et simples citoyens...) y voient une mutilation privant la génération actuelle (et à venir) de la seule richesse des Mauriciens : la mer.

«Si zot pran nou lamer ek nou laplaz, ki nou pou reste?», se demande Harold. Ouvrier et père de deux enfants, il voit en ce projet de loi la disparition de la seule distraction qu'il pouvait offrir à ses enfants. «Avec ce que nous gagnons ma femme et moi, et le coût élevé de la vie, nous ne pouvons offrir beaucoup de loisirs à nos enfants. Comment aller au cinéma quand le ticket par personne tourne autour de Rs 150 ou au restaurant quand un plat de riz frit coûte dans les Rs 75 ?»

La plage aux étrangers

La plage est donc devenue le refuge de la petite famille. «Nous y allons en bus dans la plus grande simplicité. Les enfants sont alors aux anges. Ils courent, jouent, se défoulent.» Et parce que la plage publique dimi-nue à vue d'œil, avec la construction d'hôtels, Harold et sa famille s'y rendent tôt afin d'avoir une place convenable. «Sa ti plezir ki nou ena-la, sa ousi zot pe rase!» lâche notre interlocuteur.

Rezistans ek Alternativ, sensible à ce dossier, a pris position et a tiré la sonnette d'alarme sur le fait que ce projet risque de donner les moyens à des hôteliers, à des propriétaires de bungalows et autres de régner en maître sur la plage et les eaux en face de leurs propriétés. «Deza nu kone ki a plizyer repriz proprieter gro lotel finn fer demand pu ki laplaz ek lamer ki divan lotel vinn zonn interdi, parski sipozemen prezans sitwayin morisyin deranz zot bizness.»

Pêcheurs dépouillés

Du côté des gens de mer, l'heure est aussi aux soucis. Se disant depuis longtemps oubliés, négligés, sacrifiés au profit du tourisme et du luxe, les pêcheurs sont aujourd'hui indignés. «L'aquaculture est un danger potentiel pour tous. Nous nous battrons. Les hôtels prennent la plage. Maintenant le gouvernement veut aussi distribuer la mer», déclare Judex Rampaul, président du syndicat des pêcheurs, qui voit l'avenir plus sombre que jamais.

Ala Ferme de Mahébourg, située à Pointe-aux-Feuilles, sur la côte sud-est de l'île, l'aquaculture se pratique déjà et donne un avant goût de ce que sera d'autres côtes de l'île. Cindy, femme pêcheur, raconte. «Depuis l'installation de ce centre, notre vie est devenue plus compliquée. Nous n'avons pas le droit de pêcher dans les environs des barachois. Et là où nous avions l'habitude de pêcher, il n'y a plus de poissons. Ils sont plus attirés par la nourriture répandue dans le barachois. Du coup, dans l'espoir d'avoir quelque chose, nous sommes obligés d'aller pêcher plus loin.»

Le syndicat des pêcheurs, mis au courant de la situation, a, en février dernier, écrit à la compagnie dans l'espoir d'avoir une rencontre et de négocier pour que les pêcheurs aient l'autorisation de pêcher plus prés des barachois. La réponse au courrier se fait toujours attendre. (Nous avons vainement essayé d'avoir un responsable de la Ferme de Mahébourg.)

Calypso, à la rescousse d'une mer en danger

Loin de vouloir demeurer les bras croisés, le syndicat des pêcheurs s'est joint à l'association Calypso. Fondée le 4 juin dernier, cette association a pour objectif de conscientiser la population sur les dangers du projet de loi et y faire barrage. «Nous ne sommes pas en colère contre le gouvernement, mais il ne faudrait pas qu'il copie ce qui se fait à l'étranger. Il faut qu'il mesure l'impact de ce projet sur la population, sur la communauté des pêcheurs», demande Judex Rampaul.

Quant à Vassen Kupaymootoo, océanologue et également membre de Calypso, il est catégorique : «Ce projet de loi s'attaque au domaine publique !», citant l'article 538 du Code civil, qui stipule que ni l'Etat, ni qui que ce soit ne peut se déclarer propriétaire d'une rivière, de la mer ou de l'air...Tous classés domaines publics.

De plus, poursuit-il, l'aquaculture est source de multiples problèmes : destruction de l'environnement marin, déséquilibre de l'écosystème marin au risque de tuer des espèces endémiques - situations préjudiciable à l'industrie touristique également. «Où est notre avantage ? Le tourisme, avec 40 000 emplois, ou l'aquaculture, avec ses 5 000 emplois ? Nous allons vers une privatisation de la mer, au lieu de la démocratiser. La liberté n'est pas à vendre. Nous retournons vers un système esclavagiste.»

Alerte aux requins

Iain Watt, biologiste marin et président de l'ONG Reef Conservation Maurtius, soutient l'océanologue. Malgré le flou autour du projet de loi, il souligne que l'aquaculture et le tourisme sont incompatibles. Outre son côté inesthétique et pollueur, les barachois vont aussi attirer les prédateurs marins - tels les requins. D'ailleurs, nous a-t-on fait comprendre, autour de Mahébourg, une centaine de requins ont été capturés.

Poissons génétiquement modifiés

L'aquaculture, pratique datant de quatre mille ans avant JC, se pratique ailleurs. Pierre Szalay, plongeur professionnel à Flic-en-Flac, a eu l'occasion de visiter de tels parcs à Madagascar, en Afrique du Sud et en Norvège ­ il n'en garde pas de bons souvenirs. «Ces endroits sentent très mauvais. En Norvège, par exemple, il fut un temps où les poissons dans les barachois étaient en surpopulation. Du coup, ils se dévoraient entre eux. Certains souffraient de malformation. La forte concentration de nourriture dans ces endroits a endommagé l'environnement marin», affirme-t-il.

«D'autre part, certains poissons génétiquement modifiés sont toujours des dangers pour les autres espèces endémiques. S'ils s'échappent et s'adaptent à l'environnement, ils peuvent se reproduire en surnombre. Etant nourris avec de la farine animale, ces poissons sont toujours vulnérables à des maladies ­ comme les vaches atteintes de la vache folle.»

Pierre Szalay n'est pas contre l'introduction de l'aquaculture : «Maurice a besoin d'argent.»«Le projet doit se faire sous une surveillance minutieuse. Il faut être au courant des derniers développement dans la matière, car une simple erreur et tout peut dégénérer.» Dans un premier temps, il propose donc que certains projets soient entrepris sur terre et donner ainsi le temps au pays d'acquérir les connaissances nécessaires. «Ne pas jouer avec le feu. Y aller doucement et sûrement, en tenant compte des gens, du tourisme,... Que les choses ne se fassent pas au détriment de qui que ce soit.»

Martine Théodore

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