p.5foto1

Audrey d'Hotman, directrice de Prévention, information et lutte contre le sida (Pils)


«Ceux qui sont sur le terrain savent la réalité des chiffres et la gravité de la situation»

L'heure est grave : selon le dernier rapport du Bureau des Nations unies sur la drogue et la criminalité (ONUDC), notre pays est passé de la troisième à la deuxième place en matière de consommation d'opiacés et à la troisième position en ce qui concerne la consommation du cannabis. Et cela au niveau mondial. Audrey d'Hotman, directrice de l'organisation non-gouvernementale (ONG) Prévention, information et lutte contre le sida (Pils) commente ce rapport.

Quelle est votre réaction face aux données

du «World Drug Report 2007» ?

Les bras m'en tombent, même si je ne suis pas surprise ! Ceux qui sont sur le terrain savent la réalité des chiffres et la gravité de la situation. Mais se voir comparé ainsi aux autres pays et avec les résultats que l'on sait ne peut laisser indifférent ! Il faut dire qu'ils sont peu nombreux à se sentir personnellement concernés par le problème de drogue. Pour beaucoup de Mauriciens, c'est d'abord et avant tout l'affaire des travailleurs sociaux. Et aussi longtemps que les politiciens, le secteur privé, les religieux, les familles... ­ bref, l'ensemble de la société ­ continuent avec le lip service et ne se sentent pas fortement concernés et interpellés, le pays va continuer à occuper le haut du palmarès du World Drug Report.

Le pays ne prend pas le problème de la drogue à cœur. L'échec va perdurer aussi longtemps qu'on ne fait pas de ce problème un problème de santé publique. On n'offre que des solutions Panadol ; on ne s'occupe que des symptômes. Pour contrer le pro-blème de diabète, peut-on, par exemple, se passer de la contribution des sucriers, des boutiquiers, des
établissements scolaires qui pourraient amener un changement dans le mode de consommation de la jeune génération ?

Pour le moment, on se contente de faire de la réhabilitation et de promouvoir le programme d'échange de seringues. Mais les pays qui ont vraiment réussi à prendre les taureaux par les cornes sont ceux qui ont investi conséquemment, en concertation avec tous les stakeholders de la société. Pour notre part, notre manque de coordination fait que nous tournons en rond avec le problème de drogue et son corollaire : le VIH/sida.

Nos centres ont une capacité d'accueil de 2 000 sur une population de 25 000 toxicomanes. Nos centres de traitement ne sont pas toujours pourvus d'un personnel formé. C'est dur d'aider un toxicomane : cela demande beaucoup d'énergie et des compétences physique,

psychologique, psychique et sociale.

Ce palmarès peu flatteur, n'est-ce pas aussi le signe de l'échec dans la lutte contre
la drogue, de la répression?

Il est prouvé aujourd'hui que la répression a échoué mondialement. Le World Drug Report explique clairement quoi faire : il faut s'occuper des toxicomanes et apporter des solutions audacieuses.

Antonio Mario Da Costa, directeur exécutif de l'UNODC, le dit clairement : «La toxicomanie est une maladie que l'on doit et que l'on peut prévenir et traiter. Des tests de détection précoce, de meilleures thérapies et l'intégration du traitement de la toxicomanie dans les programmes des services sanitaires et sociaux publics peuvent permettre de libérer les toxicomanes de leur dépendance. Traiter ceux qui souffrent de toxicomanie, c'est investir dans la santé de nos nations au même titre que traiter l'infection à VIH, le diabète ou la tuberculose.»

Quid de la banalisation du gandia ? Le pays occupe aussi le haut de l'affiche
dans ce domaine si l'on s'en tient au rapport...

Je reviens d'une conférence à Varsovie, Pologne, avec une autre manière de voir les choses. Le constat est que le gandia a pris des proportions plus conséquentes depuis que le produit a été interdit. Pour de nombreux jeunes, il est devenu quelque chose d'excitant. Et pour ceux qui pensent à leurs poches, un commerce des plus juteux, avec des à-côtés comme le marché noir, un monde occulte et caché...

Je crois qu'il faut un mind-shift et repenser les drogues comme des substances qu'il faut contrôler ­ plutôt qu'interdire ­ pour les gens malades de ces substances. Il s'agit donc de leur donner un médicament ­ une drogue dont on a enlevé la substance addictive ­ dans des structures de traitement jusqu'à ce qu'ils puissent s'en débarrasser et vivre normalement.

Propos recueillis par


Danièle Babooram


retour