Morale et religion (I)

A lire les déclarations, les interventions, les colloques, les manifestations de rue sur des questions d'ordre sexuel, on a l'impression qu'il existerait un amalgame entre morale et religion. Autre confusion, semble-t-il, les pratiques sexuelles toutes mises sur le même plan : inceste, homosexualité, sodomie, avortement. Ce qui m'a donné le désir d'un effort de clarification.

Morale : science du bien agir. La morale réfléchit sur les conditions et les chemins qui permettent à tout homme de devenir pleinement humain. Il y a de la morale parce qu'il y a de l'homme : la question morale est liée à la condition humaine, liée à ce que l'homme est.

Le fait même d'être homme induit une certaine manière d'agir. Car l'agir qui lui convient est inscrit dans les profondeurs de son être. Personne ne peut faire n'importe quoi sans remettre en cause son humanité. Ce n'est pas là un discours religieux : c'est le discours des philosophes, le discours des moralistes.

La réflexion sur l'agir humain vient du fond des âges, du tout début de l'humanité, elle date de milliards d'années, elle précède de beaucoup la naissance des religions. À l'aube de l'humanité, les humains commencent à vivre et ils sont provoqués à réfléchir sur la vie et la protection de la vie. Ils ont compris qu'il fallait mettre des limites à la violence innée en tout homme. Mettre des limites, c'est poser des interdits.

Les scientifiques qui étudient les débuts de l'histoire humaine disent que les hommes ont posé deux interdits au départ : 1) celui de tuer, à cause du risque de disparaître totalement et 2) celui de l'inceste.

Ce deuxième interdit a posé question aux scientifiques : comment cette humanité, qui venait de naître, a-t-elle pu penser qu'il était important pour elle d'interdire l'inceste ? C'est l'anthropologue Claude Levi-Strauss qui a sans doute apporté la meilleure réponse : c'est cet interdit qui a permis de passer de l'animalité à l'humanité : le monde animal est incestueux. C'est cet interdit qui fait passer de la nature à la culture : on quitte le monde animal pour entrer dans une autre sphère. C'est cet interdit qui donne à chacun une identité spécifique : je ne suis pas en même temps la fille et la femme de mon père. L'interdit fonde la famille.

Ces deux interdits, les scientifiques les ont appelés interdits fondateurs : ils ont fondé la communauté humaine. Sans eux, pas de société humaine. Ils ont permis aux premiers hommes de continuer la route jusqu'à nous, aujourd'hui. Et, encore une fois, ils sont vieux de milliards d'années. Et les hommes ont continué à vivre, et à réfléchir sur la vie : comment bien vivre ? Comment devenir meilleur, avoir des relations satisfaisantes ? Comment construire la société ? C'est ainsi que, au fur et à mesure que la conscience s'affine, les humains, tout au long des siècles, vont ajouter des lois aux premiers interdits : ne vole pas, ne fais pas de faux.

Rôle de la loi

Toutes les lois mises en place par les humains au cours des siècles n'ont qu'un but : construire la vie, humaniser la vie

La loi est-elle contraignante ? La loi est-elle répressive ? Oui, pourquoi ? Parce qu'elle vient reprimer les pulsions qui habitent en toute personne. S'il y a une loi qui dit : ne vole pas, c'est que

je trouve en moi l'envie de voler, d'être injuste, l'envie de m'approprier tout ce qui me paraît désirable.

La loi est là pour m'indiquer la limite à ne pas franchir : si tu agis comme cela, tu sors de la sphère humaine, tu détruis quelque chose. Tu fais du tort à l'autre, du tort à toi-même.

N'y a-t-il en l'homme que des pulsions mauvaises ? Pas du tout. «On trouve en l'homme un attrait vers le bien, conforme à sa nature d'être raisonnable» (St Thomas d'Aquin, XIIIe siècle). Ces aspirations qui sont en moi, elles demandent à être entendues, elles ont besoin d'un climat favorable pour se réaliser. C'est là qu'on peut situer la deuxième fonction de la loi : elle ne me dit pas seulement : ne vole pas, elle me dit aussi : respecte le bien d'autrui. L'autre a des droits que tu dois reconnaître. En obligeant à se décentrer, à voir la situation du point de vue de l'autre, la loi élargit mon horizon, l'autre existe, avec ses droits et ses désirs, l'autre a droit à une place dans ma vie. C'est en ce sens que la loi a un effet psychologique : elle modifie le regard sur l'autre, sur la société en général. Autrement dit, la loi éduque, la loi construit le sens moral, dit aux aspirations : allez-y, déployez-vous. La loi aide à se construire humainement, à construire l'humanité en soi.

Concluons : la morale, c'est le patrimoine de l'humanité, elle appartient à toute la famille humaine. C'est un trésor qui nous vient de loin et que chacun porte en soi en germe : «Deux choses remplissent mon cœur d'admiration et de respect : le ciel étoilé au-dessus de ma tête et la loi morale en moi ...» (Kant, philosophe).

Religion

Un grand nombre de gens sur la terre pensent qu'il y a un Dieu, ou des Dieux, «là-haut», dans le «ciel». Les spécialistes qui ont étudié la préhistoire pensent que l'homme de Néanderthal, qui a vécu entre 250 000 et 28 000 avant nous, a développé à un moment une pensée religieuse, que l'on situe 40 000 avant notre époque.

La religion semble donc être un élément constitutif de l'être humain, elle est aussi un aspect majeur de la culture (on ne connaît pas d'animal religieux). «La religion n'est pas seulement un phénomène social ou historique, mais elle constitue, pour bien des humains, une question personnelle.» (K. Jung, psychologue, XXe siècle).

Les religions constituées, avec textes, célébrations, sont récentes par rapport à la durée de l'histoire humaine : hindouisme, il y a 4 800/4 500 ans ; christianisme, 2 000 ans ; islam, 1 500 ans.

Qu'ont fait ces religions de la réflexion morale qui les a précédées ? Elles l'ont reprise, elles ont intégré les principes moraux, elles ont assumé cet héritage séculaire qui était naturel en quelque sorte : un vrai croyant peut-il, sans être en contradiction avec lui-même, être immoral ?

Solange Jauffret

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