Réalité immuable


Féminisation des métiers de l'enseignement

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Les métiers de l'enseignement se féminisent. Constat qu'approuve Hassen Kadaroo, directeur
du collège Darwin - établissement mixte de Centre-de-Flacq : «Pour une offre d'emploi dans l'enseignement, nous recevons quelque 80% de lettres de candidature venant des femmes», soutient-il, fort de plus de 50 ans de métier.

Hassen Kadaroo est formel : c'est une tendance qu'il note depuis une vingtaine d'années ; une tendance, prédit-il, qui ira en s'accentuant. «L'éducation gratuite a fait que, dans le concret, un plus grand nombre de filles ont eu accès à l'enseignement. Cela s'est aussi accompagné d'une féminisation des métiers de l'enseignement.»

Statistiques concordantes

Propos qui peuvent être soutenus par des données du Bureau des statistiques (CSO). En 2006, dans le primaire - gouvernement et privé confondus - les maîtres d'école se répartissent ainsi : 156 hommes et 123 femmes ; les assistants maîtres d'école: 434 hommes et 453 femmes; les instituteurs (General Purpose) : 1 458 hommes et 2 725 femmes ; les enseignants de langue orientale : 536 hommes et 879 femmes ; les School Clerks : 88 hommes et 140 femmes...

L'entrée en masse des femmes dans le primaire peut aussi être illustrée statistiquement : 76 instituteurs contre 398 institutrices avaient moins de 25 ans en 2006. Un chiffre qui grimpe à 242 hommes et 831 femmes dans la fourchette des 30/34 ans ; et à 222 hommes et 416 femmes dans celle des 40/44 ans. Un constat qui amène donc à dire que - tout comme le préscolaire - le primaire est largement porté aujourd'hui par les femmes.

Quid du secondaire ? Ce secteur compte 3 148 enseignants et 3 931 enseignantes. Dont 473 femmes contre 160 hommes âgés de moins de 25 ans ; 1 087 femmes contre 573 hommes ayant entre 25 et 29 ans ; 651 femmes contre 449 hommes dans la fourchette de 30 et 34 ans. Un schéma qui perdure aussi dans le prévocationnel, puisque les chiffres officiels font état de 250 enseignants contre 432 enseignantes.

Atouts pour les épouses et mères

Pour certains, les horaires souples et les vacances scolaires rendent le métier attractif pour les femmes ; elles peuvent ainsi mieux assumer leurs rôles d'épouse et de mère. Argument dont Chaya Bundye, 29 ans d'expérience, en reconnaît le bien-fondé : «Il est vrai que c'est un métier plus structuré, bien organisé, avec un calendrier scolaire bien établi.» Mais en insistant toutefois sur le fait que la profession ne peut se passer de «l'amour du métier».

Alors que Mushoodah Bhugaloo raconte qu'elle a laissé son travail de programmeur pour se tourner vers l'enseignement il y quelque temps. Un nouveau métier qui lui «donne plus de temps libre avec un horaire plus souple». Et Maryse, aujourd'hui maîtresse d'école, d'ajouter qu'après deux années de formation comme douanière, elle a tout laissé tomber. Sans le moindre regret ! Un regard sur son parcours et elle s'exclame : «Je suis épanouie, heureuse, pas sous pression tous les jours que le Bon Dieu donne !»

Manque d'ambition

Un métier perçu - à tort souvent - comme facile, diraient certains, et, donc, rebutant pour l'ego masculin. Petite anecdote relatée par S.E, en poste dans le secondaire : une enseignante croise un de ses ex-élèves qu'elle jugeait à l'époque «peu doué aux études» et qui s'avère aujourd'hui être un de ses collègues: «C'est le seul métier qu'il aurait pu faire», lâche-t-elle auprès d'autres collègues femmes. «Une phrase anodine au

premier abord, mais qui démontre, pour peu qu'on s'y attarde, à quel point être enseignant pour un homme peut être, dans l'inconscient de certaines personnes, synonyme de loser, de manque d'ambition», analyse S.E.

Et une autre de raconter les propos d'un père instituteur à ses deux fils fréquentant des collèges d'État : «Mo inn fer tou pou ki zot reisi. Aster-la, mo espere ki zot pou fer tou pou gagn enn travay inn pe pli bon ki mwa !»

Salaire intéressant

Pourtant, les lois du marché font que présentement, le salaire d'un enseignant diplômé est intéressant. «A condition d'avoir une épouse qui en ramène autant, rajoute un interlocuteur. Sinon, le recours est de dispenser des leçons particulières qui, dans le secondaire, est souvent le fait des hommes.»

C'est aussi un métier avec peu de perspective de promotion, surtout dans le secondaire: on entre dans la profession en tant qu'enseignant et il y a de fortes chances de finir sa carrière en tant que tel.»

Jimmy Harmon, du Centre de formation du Bureau de l'éducation catholique (BEC), voit une bonne dose de cohérence dans cette féminisation des métiers de l'enseignement. «La nature du métier, les conditions qui y sont attachées : sécurité d'emploi, horaire flexible, vacances scolaires... y sont certainement pour beaucoup. Toutefois, en dépit de cette sécurité d'emploi, on constate que les hommes quittent l'enseignement pour d'autres créneaux, alors que les femmes font le contraire ; elles y entrent en masse, un phénomène qui aura tendance à se maintenir.»

Qualité d'accueil

Hassen Kadaroo reconnaît des avantages à la présence massive des femmes dans l'enseignement : absentéisme moindre, meilleure organisation en ce qu'il s'agit des congés... Maryse Duval, du haut de ses 34 ans d'expérience dans l'enseignement, de rajouter : «Les femmes apportent un plus au niveau de l'enseignement ; elles écoutent, conseillent et souvent accompagnent, et font preuve d'une qualité d'accueil.»

Pratima Bisseseur (3 ans dans l'enseignement), de compléter : «C'est vrai que nous sommes plus sensibles aux problèmes des enfants. La communication passe bien.» Et d'être unanimes à dire : «C'est normal. Nous sommes les premières éducatrices ; notre métier débute au foyer familial. L'enfant reçoit son éducation à la maison et c'est la mère ou la sœur, la grand-mère ou la tante qui, en premier lieu, porte cette responsabilité d'enseignement. On peut dire que le métier de l'enseignement est une suite de l'instinct maternel.»

Petite révolution

Les femmes dans l'enseignement vont-elles apporter un changement au niveau de l'éducation et du comportement des élèves ? Pour Hassen Kadaroo, il faut attendre encore quelque temps pour faire le constat.

Mais les enseignantes soutiennent qu'elles peuvent mener une petite évolution. A condition de leur donner les outils nécessaires. A condition que toute reforme de l'éducation prenne en considération le rôle de la femme. Et de conclure, sceptique : «Malheureusement, la voix des femmes enseignantes est de moins en moins entendue....»

Pages réaliséespar
Danièle Babooram et Sylvio Sundanum

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