Pour un Trust Fund for Slave Descent

«Il y a des responsabilités historiques qu'il faut oser regarder en face pour en tirer en toute transparence les enseignements qui s'imposent »

F.Wurtz.


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A l'heure où partout dans le monde les gouvernements, toutes tendances politiques confondues, appellent au développement du potentiel humain et à des réformes sociales visant une «mobilité ascendante de la population», nous n'avons aucun droit à Maurice de rester à la marge du monde, en excluant une partie de notre population de cette mouvance.

L'Inde, dont le capital humain, éduqué et qualifié, constitue aujourd'hui un vivier de compétences dans lequel viennent puiser les grandes entreprises internationales, ayant pris la mesure de cette réalité, brise ses «tabous» pour donner force et vigueur à cette exigence universelle. Le gouvernement indien s'engage aujourd'hui politiquement, non sans prendre de risques, à augmenter son «réservoir du savoir» en intégrant dans ce processus des centaines de millions d'Indiens appartenant aux «basses castes» (les dalits, les intouchables) que le système millénaire de castes aurait autrement exclues.

L'histoire de Maurice nous apprend que la société mauricienne, fondée sur l'esclavagisme et son sous-produit «le racisme», a donné naissance, avant l'immigration indienne, à une famille de castes : blancs, métisses, mulâtres et noirs (esclaves d'origine africaine). Au bas de cette échelle de couleurs se trouvait la caste «d'esclaves noirs», exclue de la vie sociale par rapport au statut «d'objet-meuble» de l'esclave.

On retient aussi de l'histoire que ces «esclaves noirs» devaient être victimes d'une deuxième vague d'exclusion ou d'expulsion quand des immigrants indiens vinrent les remplacer dans les plantations. Ce changement, selon Auguste Toussaint, fut terrible vu «l'indifférence totale témoignée au sort des quelque (sic) 70 000 esclaves libérés en 1835 ... Rien ne fut fait pour les aider tant sur le plan matériel que moral».

Précarité

Aujourd'hui, représentant environ 20% de la population, les descendants d'esclaves vivent dans les conditions matérielles précaires. Ils sont parmi les plus démunis, les plus pauvres, les plus discriminés, les moins éduqués. Ils sont exclus, ou presque, de tous les domaines de la vie : l'emploi, l'éducation, le social. Culturellement anéantis, demeurés trop longtemps sans repères et sans apprentissage, ayant presque tout perdu ou oublié des traditions ancestrales, ils arrivent difficilement à se construire une identité ­ «cette réalité fixe», nous rappelle Alain Finkielkraut ­ tout en affirmant pleinement leur «mauricianisme». Ils s'inventent une langue, une culture (kiltir kréol). Ils veulent se constituer, s'organiser, faire entendre leur «voix», quelques fois maladroitement, alors que c'est peut-être une «voie», une orientation, une piste qu'ils recherchent.

L'État mauricien saurait-il s'engager politiquement, à l'exemple du gouvernement de la Grande-Péninsule, en faveur des descendants d'esclaves ? Et les autres partenaires sociaux, intimement associés à l'esclavage, notamment le secteur privé (l'industrie sucrière) et l'Église, s'engageraient-ils également ? Sans prétendre avancer les meilleures propositions, puissent les suggestions faites à partir des quatre postulats ci-dessous, servir de base à des prises de conscience et déboucher sur des engagements fermes dans l'action :

1. L'esclavage doit être inscrit dans le contexte social et économique et la mentalité de l'époque. Il a joué un rôle essentiel dans la construction et le peuplement des colonies. La Traite était considérée alors comme un trafic nécessaire et honorable. «Sans nègres, point de colonies», disait-on à l'époque

2. C'est sous le couvert de la religion au XVIe siècle que furent préconisés la traite et l'esclavage et que l'Eglise en fournit l'accompagnement moral nécessaire aux esclavagistes et aux négriers.

3. Les esclaves d'origine africaine furent l'instrument de production indispensable de l'économie des plantations depuis le peuplement de l'île. Ils contribuèrent au développement du pays, à la prospérité de l'industrie sucrière, à la fortune et aussi à la bonne fortune des colons.

4. Les esclaves quittèrent les plantations avec l'arrivée en masse des Indiens «engagés» de l'Inde, après une période de plus de cent cinquante ans, sans compensation, sans secours et sans aucune aide. Les maîtres en revanche en furent dédommagés.

Séquelles de l'esclavage

Depuis plusieurs années, partout dans le monde, les descendants d'esclaves luttent afin de vaincre les séquelles de l'esclavage, parfois encore exsangues ou refoulées dans leurs soubassements psychiques ­ véritables ralentisseurs à leur mobilisation et à leur intégration dans la société. Ils veulent être des citoyens à part entière, plus utiles à la société et améliorer leurs conditions de vie. Cette lutte, lente et pénible, pourrait connaître une accélération aujourd'hui grâce à la société internationale qui se mobilise pour leur cause.

Désormais, la question de réparation des séquelles de l'esclavage n'est plus une affaire interne. Elle est devenue un objet de la coopération internationale. Pour donner cours à cette mobilisation de solidarité qui se dessine dans le monde, des encadrements juridiques se mettent en place. La Traite et l'esclavage ont tous deux été condamnés en 2002 comme crime contre l'humanité. La Cour pénale internationale, adoptée à Rome en 1998, en action depuis le 1er juillet 2002, reconnaît notamment, que «la réduction en esclavage est un crime contre l'humanité» et prévoit «des réparations, y compris sous forme de restitution, indemnisation et réhabilitation et des compensations légales pour des crimes commis dans le passé, même lointain, et qui ont profité aux accusés....et la création de fonds au profit des victimes».

Compte tenu de cette dimension nouvelle, il serait souhaitable que les partenaires sociaux à Maurice s'engagent dans un vrai débat, sans faux-fuyants, avec l'honnêteté intellectuelle nécessaire, et discutent des remèdes à y apporter aussi bien que des stratégies de réparation. La bottom line est de leur offrir les moyens et la possibilité de rebondir et d'intégrer pleinement la société du Savoir qui est en marche.

Effets néfastes

La gestion et la philosophie d'entreprises esclavagistes donnèrent naissance à des méthodologies de travail bien particulières, préférant la pioche de l'esclave à la charrue, conférant le monopole du savoir et du pouvoir aux seuls «maîtres». Le pouvoir «absolu» dont possédaient ces derniers sur les esclaves les corrompit «absolument», aurait observé Lord Acton. Cet abus du travail servile fut nul doute aussi la cause de «la stagnation des procédés agricoles et industriels», comme le souligne Karl Noël, et les «maîtres» penseurs en panne d'idée, semble-t-il, concentrèrent tout leur savoir et toutes les énergies disponibles, au profit du développement de la «seule» industrie sucrière. Est-il nécessaire de se rappeler qu'au moment de l'indépendance en 1968, toute l'économie du pays reposait sur une seule culture, une seule industrie (à bout de souffle) : le sucre. La chance de

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