«Je suis heureux»

Je m'appelle Jules Dukhie. Je suis venu au monde le 7 mars 1945 dans le camp sucrier de l'usine Alma, tout près de Quartier-Militaire. Ma mère est morte à ma naissance. Presque en même temps que sa sœur. J'ai appris plus tard que les deux cortèges funèbres sont d'ailleurs partis en même temps au cimetière.

Mon père, avec son travail, avait peu de temps pour s'occuper de moi. Il a alors pensé qu'il valait mieux me confier à d'autres familles. Mais comme j'étais un enfant qui pleurait souvent et qui était difficile à calmer, elles ont toutes fini par me ramener chez mon père. C'est alors que, ne voyant plus d'autre solution, il se résigna à me placer dans un couvent. Il se remaria quelque temps après et eut d'autres enfants.

Jusqu'à l'âge de 3 ans, j'ai été au couvent de Bonne-Terre, Vacoas. De 3 à 7 ans, j'ai été à la crèche Cœur-Immaculé-de-Marie, à Quatre-Bornes. De 7 à 14 ans, au couvent de Belle-Rose. Là, j'ai été à l'école jusqu'en Std VI. J'y ai aussi appris à cuire. Nous étions une soixantaine de garçons et j'avoue que la vie, durant cette
période, n'était pas du tout facile. De 14 à 24 ans j'ai habité au Foyer Père Laval, à Port-Louis.

Il y a eu des moments pendant mon adolescence où j'ai eu envie de fuir cette vie qui m'était bien dure ­ mais, où aller? Je n'avais personne. Alors, il a bien fallu pez nene, bwar delwil. La patience, que j'ai apprise au fil du temps, m'a finalement permis de tenir le coup. Et puis, il y avait cette vie religieuse intense. A Belle-Rose, par exemple, les religieuses nous emmenaient à la messe deux fois par jour. Même si cela nous semblait pénible à l'époque, je me rends compte aujourd'hui que cela m'a aidé à bâtir mes valeurs et, plus tard, à prendre correctement les rênes de ma vie.

En 1968, il y a eu la bagarre raciale. Alors que les jeunes du Foyer sont retournés au couvent de Belle-Rose, j'ai été accueilli par mes futurs beaux-parents. Comme je travaillais à Port-Louis, cela allait être difficile pour moi de payer le ticket d'autobus de Belle-Rose à Port-Louis tous les jours. C'est dans cette famille que j'ai goûté, pour la première fois, à cette joie qu'est la vie familiale.Plus tard, marié, je suis moi-même devenu père de trois charmantes filles. Prunelles de mes yeux, j'ai travaillé et j'ai économisé pour pouvoir leur donner une bonne éducation. Elles font aujourd'hui ma fierté et celle de ma femme. Cela n'a pas été facile de construire tout cela. J'ai eu à faire plusieurs métiers: menuisier, forgeron, chaudronnier, soudeur, tôlier, mécanicien, électricien, radiotéléphone, magasinier et enfin responsable de maintenance.

Quand le découragement se faisait sentir, j'ai toujours choisi de ne jamais baisser les bras et de penser à l'avenir. Quand j'ai commencé à travailler, j'avais un salaire de 50 sous par semaine. Et jusqu'aujourd'hui, je n'ai jamais eu beaucoup d'argent. Cela ne m'a pourtant pas empêché de construire ma vie et de prendre soin de ma famille. Ma première voiture, je n'ai pu me l'offrir qu'après avoir pris ma retraite...

Depuis ma jeunesse, je me suis toujours engagé. Je me souviens encore de ces journées que je passais à accompagner le père Giraud, qui allait célébrer les messes. J'ai animé pendant deux ans les messes chez les lépreux. A Baie-du-Tombeau, cela a duré de 1962 à 1978, et à Roche-Bois, de 1965 à 1998. J'ai aussi bénéficié d'un grand nombre de formation (Groupe 40, Action familiale, IDP,...) Tout cela m'a aidé à construire ma personnalité et à améliorer ma relation avec les autres. Aujourd'hui, en regardant mon propre parcours, je pense que j'ai de quoi être satisfait, être fier. Je n'ai pas une grande richesse matérielle. Je ne suis pas pauvre non plus. Je pense avoir réussi et, surtout, je suis heureux.

Jules Dukhie

Line

SOS Village

«La décision qui sera prise doit être dans l'intérêt du jeune»

SOS Village, implanté à Maurice depuis une quinzaine d'années, figure parmi les organismes s'occupant des enfants en difficulté. Comment se passe la réinsertion des jeunes qui, devenus majeurs et salariés, doivent quitter le village ? Le point avec toute une équipe qui encadre les jeunes à différents niveaux.

Quel est le programme visant à préparer les jeunes à quitter le village ?

Rajen Jugnarain: A l'âge de 15-16 ans, nos jeunes intègrent le Pre-Youth Programme. Ils continuent à habiter au sein d'une famille dans une maison SOS, mais ont des rencontres régulières avec des Youth Leaders. Ces derniers les préparent à être autonomes. Le programme comporte à la fois des temps de formation et des sorties. C'est au cours de ce programme que nous voyons également si le jeune est suffisamment responsable et mûr pour aller vivre dans un foyer de jeunes. La décision qui sera prise doit être dans l'intérêt du jeune. Certains ont besoin de plus de temps pour franchir ce cap. Cependant, officiellement, nous avons le droit de garder un jeune jusqu'à ses 18 ans.

Jean-Pierre Macca : En effet, cela dépend aussi de la relation qu'ils ont avec leurs parents biologiques, de leur devenir après le foyer.

Rajen Jugnarain: Très jeunes, entre 5 et 7 ans, nous essayons de faire comprendre aux enfants d'où ils viennent. De leur faire connaître, si possible, leurs parents, grands-parents et autres proches. Nous avons noté que cela leur est bénéfique. Ils se construisent des repères, une identité,... Ils savent qu'ils ont de la famille. Nous encourageons aussi des visites à la famille. Une manière de renouer les liens, si nous voyons que c'est dans l'intérêt des enfants. Dans certains cas, suite à des visites de temps à autre, les jeunes arrivent à réintégrer leurs familles à leur sortie du village.

Afin de s'assurer, d'une certaine manière, de l'avenir de ces jeunes qui passent au village, nous avons aussi un compte Plan épargne logement (Pel) pour chacun de nos enfants. Rs 100 y sont versées chaque mois pour chaque enfant. Arrivé à maturité, le jeune peut utiliser l'argent accumulé pour un dépôt pour l'achat d'une maison. Enfin, nous veillons à ce que le jeune ait un emploi et ait une certaine stabilité avant de songer à quitter le village.

Est-ce la même procédure pour les filles?

Rajen Jugnarain: Nous avions essayé de placer des filles dans un appartement, un genre de foyer de jeunes filles. Cela a été très mal vu par le public et malgré l'encadrement approprié, il y avait une certaine instabilité. Du coup, nous avons décidé de ne pas faire de Youth Home pour les filles. Les filles continuent donc à habiter la maison SOS jusqu'à leur mariage ou qu'elles réintègrent leurs familles ou encore qu'elles aient une maison à elles. Elles bénéficient toutefois des autres avantages du Pre Youth Programme.

D'autre part, pour les filles comme pour les garçons, nous assurons un suivi après leur départ du village. Une manière de les aider à accomplir leurs premiers pas seuls. Il arrive aussi que certains se sentent seuls ou découragés.

Ricardo Chuttoo: En ce qu'il s'agit de la réintégration des jeunes dans leurs familles, c'est tout un processus. Par exemple, nous allons visiter les parents, puis les jeunes partent en week-end, puis quelques jours, ainsi de suite. Nous faisons des bilans réguliers afin de nous assurer que le jeune est à l'aise et heureux avec sa famille. Les choses finissent par se faire naturellement.

Rajen Jugnarain : Il est en effet essentiel de ne pas bousculer le jeune. D'autant plus que certains ont un passé difficile. Nous leurs proposons d'ailleurs un suivi psychologique.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face au cours du processus de réinsertion?

Ricardo Chuttoo: Il n'est pas toujours facile pour nos jeunes de pouvoir se payer une maison de la NHDC. Ils sont seuls et débutent dans la vie et il n'y a pas de structure appropriée à leur situation.

Rajen Jugnarain: Il y a aussi l'influence des amis. Si le jeune n'a pas une bonne base, n'a pas de bons repères, il est susceptible de déraper.

Jérôme Marie: Le jeune peut être en proie à la tentation, dépendant aussi de là où il vit.

Ricardo Chuttoo: Heureusement que nos jeunes ont des formations sur la sexualité, le sida, l'alcool, etc.

Jean-Pierre Macca: D'autre part, s'il y a des firmes qui peuvent offrir de l'emploi à nos jeunes, cela les aiderait un peu à démarrer dans la vie.

Rajen Jugnarain : Au-delà de cela, il est aussi important pour le développement et l'épanouissement de nos enfants qu'ils aient des contacts avec les autres enfants. Nous invitons donc les gens à venir nous rendre visite et à passer un moment avec nous. Très souvent, nos enfants sont assez isolés. Il y a aussi cea stigmates de zanfan SOS vilaz qu'il faudrait faire disparaître. Certaines personnes accordent alors de petites faveurs à nos enfants. Ce n'est certes pas fait méchamment, mais ce n'est pas très bon pour eux. Il faut qu'ils soient traités comme des enfants normaux. Certaines de ces situations pourraient leur donner l'impression d'être différents et inférieurs.

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