Jean-Claude Abel :

«L'éducation de la petite enfance devrait être gratuite»

Détenteur d'un diplôme français d'éducateur de jeunes enfants (0 à 6 ans), Jean-Claude Abel a une solide expérience, longue d'un quart de siècle, dans le préscolaire. Ce qui lui permet d'avoir un regard lucide sur ce secteur.

Quelles sont vos fonctions ?

Je suis responsable de la formation à Bethléem. J'assure, d'une part, la formation des personnes qui désirent travailler dans des crèches. Je me sers du mot «crèche» et non «garderie», car j'y mets une grande nuance : la garderie étant un lieu ou l'on «garde» les enfants du matin au soir, sans grand souci de leur éveil.

D'autre part, je suis aussi responsable de la formation des éducateurs et des éducatrices de jeunes enfants ; une formation qui permet à terme de gérer des miniclubs, des écoles maternelles... En bref, je suis dans la formation des formateurs des tout jeunes: de 0 à 5/6 ans. Une fourchette d'âge aussi appelée early childhood et qui, malheureusement, est portée à Maurice par deux ministères : celui de la Femme et du Bien-être de l'Enfant et celui de l'Education. Je rêve de voir un seul ministère assumer la responsabilité de tout ce qui concerne l'enfant de 0 à 17 ans. C'est ainsi que la Charte des droits de l'enfant définit un enfant et c'est aussi un choix à faire pour une politique davantage cohérente.

Qui peut ouvrir et tenir une école préscolaire ?

N'importe qui. A condition de satisfaire certaines exigences : un budget de départ pour financer l'école, un personnel qui a une qualification de base et un local qui rejoint les normes du Pre-School Trust Fund (PSTF). Mon expérience du terrain m'a fait rencontrer des responsables de groupes de 10 à 15 enfants, sans aucune formation. Cela est doublement grave. D'une part, pour le développement de l'enfant ; et, d'autre part, pour elles-mêmes, car en cas de pépin, les choses peuvent prendre des proportions légales.

Et quelles sont les structures qui interviennent en matière de formation des éducateurs de jeunes enfants ?

Bethléem et l'Organisation mondiale pour l'éducation préscolaire (OMEP) assurent une formation de base sur laquelle l'Institut de pédagogie (MIE) vient bâtir. Notamment en délivrant, après deux années de formation, un Certificate of Proficiency et après une autre année, un Teacher's Certificate.

Pour notre part, cette formation de base se fait une fois la semaine, sur une année et elle est attestée par un certificat. Elle comprend le développement, la place du jeu, la pédagogie de l'enfant, la créativité, la nutrition, la santé, la sécurité et la fabrication du matériel d'éveil.

Le MIE exige que ces éducateurs aient au préalable five Credits au School Certificate. Mais certaines sont déjà actives sur le terrain et en position de responsabilité. Il n'est donc pas possible de leur fermer les portes ; au contraire, il faut les former afin qu'elles soient davantage capables et efficaces.

Le gouvernement vient de l'avant avec un projet de loi pour «mettre de l'ordre» dans le préscolaire. Pourriez-vous nous en brosser un tableau ?

Je dirais d'emblée que le préscolaire est marqué par de grandes inégalités. Il y a du bon, du moins bon... Comme c'est un système porté à 90% par le privé, il est quelque part dicté par les parents, leurs besoins... Celui-ci a besoin d'un lieu pour «garder» son enfant pendant qu'il travaille. Il ne se pose pas trop de questions et choisit souvent en fonction de sa bourse. Cet autre veut que son gamin accède à une «bonne école primaire» et fasse partie de ce qu'il appelle l'élite, il choisira donc une école où l'accent est mis sur l'a, b, c, d et 1+1=2... Et ce, en repous

sant peut-être d'un revers de la main l'accent sur l'éveil de l'enfant. Cet autre fait comme le voisin, la cousine de la belle-sœur : il choisit en fonction des recommandations des uns et des autres, sans trop s'attarder sur la qualité de l'école, du personnel...

Nous pourrions multiplier les exemples pour illustrer les motivations des parents et les différents types de préscolaires qui en émergent. Toutefois, j'aimerais insister sur un fait : le regard sur les motivations des parents peut paraître certes critique, mais je ne pense pas que ces derniers soient foncièrement méchants ; ils sont souvent portés par ce qu'ils considèrent être le bien-être de leurs enfants.

Quid des responsables de préscolaire ? Celle-là tient mordicus au droit de l'enfant, à sa sécurité, à la place cruciale des jeux et de tout ce qui stimule l'éveil... Elle aménagera donc l'espace en fonction du son développement physique, affectif, intellectuel, social. D'autres n'y pensent même pas; il s'agit pour elles de faire rouler la boîte, d'encaisser des sous... D'autres, encore, investissent en termes de matériels - bibliothèque, ordinateur... - et séduisent les parents. Mais hélas ! Les livres ne sont jamais mis à la disposition des enfants...

Est-ce qu'une loi peut biffer ces inégalités ?

Il faut définitivement mettre de l'ordre. J'irais même jusqu'à dire qu'il faudrait que l'éducation de la petite enfance soit gratuite. C'est là que tout démarre. Dès sa naissance, l'enfant manifeste le désir d'apprendre; il veut comprendre le monde qui l'entoure et fait tout ce qu'il faut pour l'explorer.

Les Action Plans pour le primaire, des projets grandiloquents pour le secondaire... ne pourront pas gommer les inégalités du départ. Dans ce sens, je suis pour de bonnes crèches et de bons préscolaires ; c-à-d, une structure accueillante, adaptée et conçue au service de l'épanouissement de l'enfant.

J'oserai une position encore plus poussée en préconisant que le Early Childhood Care & Education Bill se doit d'aborder des sujets comme l'allongement du congé maternel, le droit du père à un congé à la naissance de son enfant, la formation parentale en ce qu'il s'agit des soins à prodiguer à l'enfant et de l'encadrement des jeunes couples dont l'enfant est handicapé.

Combien de papas sont exclus de la naissance de leur enfant ? Combien ne prennent jamais leurs bébés dans les bras : «Zom pas okip zanfan», leur a-t-on appris ! Il est important que le père s'occupe de son enfant; s'en occuper favorise énormément les rapports affectifs entre lui et son enfant.

Surtout, ne disons pas que nous n'avons pas le budget nécessaire pour une politique qui mette vraiment l'accent sur la early childhood ! Si nous voulons que l'enfant de demain soit épanoui, on ne peut faire d'économie. Il faut que les parents admettent que les droits des enfants doivent être reconnus et cela ne peut se faire que par un système éducatif qui les valorise. Il faut que les parents soient actifs et que leurs compétences soient intégrées Il faut valoriser le statut des éducateurs de jeunes enfants : ce ne sont pas des Ti-Miss. Leur responsabilité étant immense : ils exercent une mission pédagogique importante, car il s'agit de la transmission de notions qui sont la base d'une vie à nos enfants.

Mais la question est : aurons-nous le courage d'aller au fond des choses, de venir de l'avant avec un projet de loi qui mette l'enfant au centre, qui favorise ses droits et la démocratisation de la société ?

Propos recueillis par
Danièle Babooram


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