Aimée Pignolet de Fresnes (1810-1889) : braver le préjugé de couleur

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Les Filles de Marie ont célébré, comme chaque année, la date anniversaire (19 mai) de la fondation de leur communauté. Elles sont présentes à La Réunion, Maurice, Rodrigues, la Tanzanie et les Seychelles. La particularité de l'histoire de cette communauté religieuse est qu'elle fut la toute première congrégation des îles de l'océan Indien à admettre en son sein des religieuses noires et blanches à pied d'égalité. L'histoire de la vie de sa fondatrice et l'œuvre de ses religieuses sont étroitement liées aux esclaves nouvellement affranchis à l'île de La Réunion.

C'était le 19 mai 1849 que la Réunionnaise Aimée Pignolet de Fresnes prononça ses vœux et devint Mère Marie Magdeleine de La Croix, fondatrice de la Congrégation des Filles de Marie. En effet, au lendemain du décret (20 décembre 1848) promulguant l'abolition de l'esclavage à l'île de La Réunion, le père Levavasseur, contemporain et ami du Père Laval, confiait à Mlle Aimée Pignolet de Fresnes et quelques jeunes filles de l'île de La Réunion le projet de fonder une congrégation. Dans une de ses correspondances au père Libermann, son supérieur, le père Levavasseur décrit le projet :

«Voici un projet qu'on veut essayer de mettre à exécution. De jeunes personnes de Bourbon appartenant à d'excellentes familles d'une piété à sainte Thérèse veulent se dévouer pour la classe affranchie et formeront une maison de religieuses ouverte aux négresses. On leur enverra les jeunes filles de Maurice, et ces jeunes personnes, une fois religieuses, reviendraient dans leur pays tenir des écoles.»

Coopération Réunion-Maurice

Marie Aimée Pignolet de Fresnes partageait les aspirations du père Levavassseur de par le travail qu'elle faisait auprès des esclaves sur son domaine familial : visites, soins médicaux et catéchèse et il lui était venu à la pensée que ce serait une bonne chose d'avoir une grande maison dans laquelle «nous réunirons tous les pauvres abandonnés, comme les vieillards, les infirmes, les lépreux, que des religieuses soigneront de leurs propres mains», nous confie-t-elle dans ses mémoires.

Au même moment, à l'île Maurice, l'abbé Commerford, alors vicaire-général du diocèse de Port-Louis, sentait que beaucoup de vocations se perdaient et il exprima son souhait auprès de Mgr Collier osb, évêque de Port Louis (1847-1863), d'avoir les Filles de Marie pour fonder une communauté susceptible de soigner les pauvres et les malades et d'élever les enfants pauvres. Les négociations furent entamées entre les deux îles-sœurs.

En janvier 1864, mère Marie Magdeleine de La Croix foula pour la première fois le sol mauricien. Elle voyagea à bord du vapeur La Norma. Le 6 mars 1864, Sr Marie de La Providence et quelques religieuses du noviciat de Rivière-des-Pluies, de l'île de La Réunion, arrivèrent à l'île Maurice pour diriger la première communauté installée à la rue la Paix, Port-Louis.

Un immeuble avait été acheté sur la paroisse de la cathédrale, à la rue de la Paix, par un Comité de bienfaisance présidé par l'abbé Commerford et tout était prêt pour y installer les religieuses à Port-Louis. Le 8 août 1865, Mère Marie Magdeleine de La Croix retourna sur notre île pour installer une

autre communauté à Mahébourg. Dès lors, les années qui suivirent virent les religieuses s'installer dans d'autres paroisses.

Lèpre morale

La mission des religieuses de la Congrégation des Filles de Marie ne tarda pas à s'étendre aux quatre coins de l'île. En 1868, elles s'installèrent dans une maison à Petite-Rivière pour être proches des rejetés de la société. En septembre 1869, ce fut à Saint-Pierre qu'elles se rendirent pour prendre charge d'une école primaire. Il est aussi nécessaire de mentionner l'hôpital de Mahébourg où les sœurs s'installèrent en 1870 de même que l'hôpital de Barkly, à Beau-Bassin, dont elles prirent charge le 17 juin 1871. Elles ouvrirent un couvent à Sainte-Croix en 1875 et aussi des foyers, notamment à Rose-Hill, Souillac et Vieux-Grand-Port. Et en 1954, elles ouvrirent leur seul établissement secondaire de l'île, le collège Notre-Dame, qui se donna pour mission de promouvoir l'éducation des filles issues du milieu ouvrier. Beaucoup de jeunes filles des «dépendances» de Curepipe fréquenteront ce collège et connaîtront une certaine mobilité sociale.

Cependant, les toutes premières œuvres de cette communauté portent en elles leur lot de peines et d'épreuves. Leur installation à Maurice se heurta au début à la question de couleur. Elle occasionna même de vives tensions dans les rapports avec les autres communautés religieuses précédemment établies dans le pays. Paradoxalement, les oppositions ne venaient pas des Blancs. Mais de gens de couleur. Les Filles de Marie se trouvèrent confrontées à la question de couleur. Plus précisément, le préjugé de couleur. A ce propos, il est intéressant de se référer à Malcolm de Chazal, «le cafre blanc», qui écrivit ceci dans Le Mauricien du 11 novembre 1949 : «En nulle communauté, le préjugé de couleur n'est plus fort que chez les gens de couleur. Otez tous les Blancs de ce pays, par émigration, ou en les chassant, et le préjugé de couleur demeurera quand même, et plus fort qu'avant. C'est donc une lèpre morale chez nous - produit du complexe de supériorité qui a tout envahi.» Fort heureusement, les choses ont évolué. Mais ces phrases assassines de Malcolm de Chazal sont fortes éclairantes sur l'histoire et l'évolution sociologique d'une composante de la population de Maurice.

En dépit de l'adversité et fidèle à leur devise - Jésus Tout seul -, les religieuses favorisaient un apostolat à visage humain en instruisant, visitant et soignant les plus humbles, les plus pauvres : tous ceux qui prenaient pour elles le visage du Christ. Des années plus tard, elles durent cependant abandonner bon nombre de leurs projets faute de moyens financiers et par manque «d'ouvrières du Seigneur». Fort heureusement certaines œuvres ont pu passer l'épreuve du temps. Le témoignage de vie de ces femmes fait aujourd'hui forte résonance et devient «phare» pour cette Eglise catholique mauricienne qui a fait sienne l'option préférentielle pour les pauvres et la mission créole depuis cette dernière décennie.

Jimmy Harmon

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