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Henry Agathe :


«Notre défi : avoir plus d'entrepreneurs»

Originaire du village de Nassola, Henry Agathe a fait ses études primaires et secondaires à Rodrigues. Bénéficiaire d'une bourse d'études supérieures du gouvernement français, il a fréquenté les universités de La Réunion et de Paris. Il a soutenu, l'an dernier, un doctorat en Sciences économiques. Très attaché à son île, Henry Agathe souhaite apporter sa contribution dans le domaine du développement économique.

Que signifie pour vous être docteur-es-économie ?

C'est l'aboutissement d'un parcours et du désir que j'avais depuis longtemps d'approfondir un certain nombre de sujets. Je me sens comblé d'avoir pu pousser très loin certains apprentissages, car j'ai toujours eu le désir d'approfondir mes connaissances. Il y a d'autres questions qui me préoccupent, comme le développement et l'organisation politique d'un territoire.

Le gouvernement régional de Rodrigues prend actuellement des dispositions pour privatiser les terres de l'Etat. Votre avis sur le sujet...

Je ne vois pas trop la nécessité de privatiser. Le plus important est d'avoir accès à la terre, de pouvoir bien l'utili-ser. En soi, la propriété publique présente aussi beaucoup d'intérêt. A travers des baux, les gens n'ont pas nécessairement à dépenser beaucoup d'argent pour avoir accès à la terre. C'est un gros avantage qui mérite d'être préservé. Autre avantage : les utilisateurs qui n'ont pas grand-chose à payer. Ce qui est souhaitable : que la durée des baux soit allongée.

Le gouvernement régional affirme que la privatisation va dynamiser
l'économie...

Je ne vois pas comment cela va dynamiser l'économie, car c'est l'utilisation qui compte. Il faut savoir qu'il y a beaucoup de pays qui auraient souhaité avoir le système que nous avons, car il comporte nombre d'avantages pour la planification et l'aménagement du territoire. Mais l'intérêt dans la privatisation, c'est que les propriétaires pourront prendre des hypothèques. Mais, cela peut se faire aussi à travers les baux. Quelqu'un peut hypothéquer sa maison qui se trouve sur une terre louée à bail.

Cela fait 13 ans que vous avez quitté Rodrigues. Quel est votre constat de l'île après cette période ?

J'ai passé deux années à l'île de La Réunion et 11 ans en France métropolitaine. Je trouve que Rodrigues a changé au niveau du paysage et des infrastructures ainsi qu'au niveau des mentalités, surtout en ce qu'il s'agit des jeunes. Aujourd'hui, beaucoup plus de personnes possèdent une voiture. On voit de grandes maisons

Y a-t-il un dynamisme économique?

Pas nécessairement, puisque je n'ai pas vu les chiffres. Il y a sûrement l'émergence d'une classe moyenne qui se distingue par la possibilité d'accéder à un certain nombre de biens. Mais il y a une classe majoritaire qui ne peut accéder à ces biens dans les court et moyen termes. En même temps, il faut dire aussi que j'ai noté une accélération de la pauvreté à Rodrigues. J'ai été choqué par le coût de la vie, qui est très élevé. C'est lié à un phénomène économique national. Le pouvoir d'achat a diminué.

Comment envisagez-vous votre avenir professionnel ?

Les études m'ont permis d'aller plus loin. C'est aussi bénéfique pour Rodrigues dans la mesure où je suis plus à même de penser à certaines questions de développement et je souhaite pouvoir contribuer dans la réflexion. Je serai présent à Rodrigues, même si, dans un premier temps, je serai à l'étranger dans le but d'acquérir une expérience assez large au niveau professionnel, ce qui me permettra de mieux me mettre au service de Rodrigues, mais aussi de pouvoir évoluer internationalement comme consultant indépendant, par exemple.

Comptez-vous revenir à Rodrigues pour de bon ?

Bien sûr. Mais je crois que la liberté de mouvement est aussi très importante. Ce qui ne veut pas dire un faible attachement à Rodrigues. Au contraire, en bougeant, on peut être très présent et contribuer de manière significative. En faisant connaître Rodrigues et aussi en s'inscrivant dans des réseaux qui peuvent avoir beaucoup d'effets bénéfiques pour Rodrigues. J'ambitionne de m'inscrire dans des réseaux d'économistes, d'entrepreneurs qui peuvent aider à accéder à des savoirs qui concernent Rodrigues et qui peuvent mobiliser pour Rodrigues. Je crois que le développement de Rodrigues repose beaucoup sur notre capacité de mobiliser savoir et savoir-faire. On doit pouvoir les chercher là où ils se trouvent.

Quelles sont les valeurs que vous souhaitez préserver et développer dans votre carrière professionnelle ?

Il faut que l'économie soit au service de l'homme, au sens le plus large, pas seulement de quelques-uns, des plus forts. Pour cela, il est important de prendre en compte les différentes réalités dans mon approche économique. J'ai pu mettre en œuvre, à travers des travaux de recherche jusqu'ici, des approches qui intègrent la question culturelle, la question des contextes institutionnels. J'insiste sur la nécessité de tenir compte des spécificités des différentes cultures, des territoires. En ce qui concerne Rodrigues, par exemple, j'ai fait des efforts pour développer une approche d'économie qui répond aux besoins de Rodrigues .Un développement économique qui vise à mobiliser les ressources d'une localité. Je parle de ressources humaines, naturelles et autres.

Et quel développement économique pour Rodrigues?

Cette question est souvent empreinte d'une certaine fatalité. Je crois qu'a partir de nos potentiels et de nos ressources, on peut arriver à quelque chose. A condition qu'on arrive à mobiliser nos ressources et qu'on travaille dur.

Dans le discours sur la mondialisation, il y a un aspect qu'on ne dit pas assez fort : il faut donner aux gens les moyens de se prendre en charge, de se mettre debout. Il ne faudra pas que cela demeure un slogan. Dans le contexte de Rodrigues, c'est un travail qui peut être fait. Cela nécessite une approche où l'on est proche des gens, où l'on tient compte de leurs préoccupations, où on les accompagne. Cela nécessite plus une approche d'animation qu'un pilotage d'en haut. Il y a des approches qui peuvent permettre de mobiliser les gens et de transformer une localité. Je suis partisan de faire un travail en profondeur, d'accompagnement, ce qui permettrait aux gens de mieux valori-ser leur potentiel. Par exemple, il y a toute cette réflexion faite par le regroupement des femmes du Centre-Carrefour, qui décide de consommer les produits locaux pour faire face à la vie chère. C'est une valorisation des ressources locales dans le cadre d'une dynamique économique.

Pourquoi, d'après vous, Rodrigues a-t-elle des difficultés pour décoller économiquement ?

Nous sommes confrontés à une réelle difficulté de sortir d'une société paysanne des années 60, où nous étions autosuffisants et où les gens cultivaient beaucoup. Puis il y a eu la sécheresse. Ce qui a provoqué le changement de culture, c'est quand le gouvernement a embauché beaucoup de personnes. Ces personnes se sont retrouvées avec un travail rémunérateur sans avoir à fournir beaucoup d'efforts. Le revenu qu'elles percevaient n'était pas forcément en rapport avec le travail qu'elles fournissaient. Apres le cyclone Celine II, les personnes ont eu des logements gratuitement, alors qu'avant les gens faisaient des efforts pour avoir une maison. Ces mesures ont contribué à forger une mentalité. Je crois qu'on n'a pas réussi le passage d'une société paysanne à une société d'entrepreneurs. Il y a eu un vide, une cassure au milieu. Le défi qui se pose à nous maintenant est d'avoir plus d'entrepreneurs. Il faut faire émerger et créer une autre culture d'investissement, de prise de risques et d'engagement dans les projets de développement. Il y a, en même temps, une chute de la culture paysanne. Il y a beaucoup de terres à l'abandon. Tout ceci est très complexe. A mon avis, il y a un énorme travail culturel à faire.

Propos recueillis par Benoit Jolicœur

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