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Ethnicité et pauvreté

Depuis que la proposition de créer un Trust Fund pour la réhabilitation des descendants d'esclaves a été faite, un certain nombre de nos compatriotes historiens est monté au créneau pour rejeter ou refuser ce qu'ils qualifient «l'ethnicisation de la pauvreté». Vu dans leur spectromètre, cela peut paraître ainsi, mais la pauvreté étant un phénomène multidimensionnel et interplanétaire, il serait sans doute plus enrichissant d'ouvrir le dialogue à d'autres partenaires de la société civile qui ont planché et mûrement réfléchi sur ce problème.

Études sur la pauvreté

Il n'existerait à Maurice aucune étude sur la pauvreté comme préoccupation sociale à l'échelle nationale, sinon l'Étude sur la pauvreté dans le district de Flacq commanditée par la United Way, une ONG, en 1999. Auparavant, une étude intitulée l'Étude pluri-disciplinaire sur l'exclusion à Maurice, publiée en 1997, réalisée à la requête du président de la République, Cassam Uteem, sans s'adresser directement à la pauvreté, lève le voile sur ce problème. Pour sa part, le gouvernement ­ par le biais du ministère de la Planification économique ­ aurait procédé à une étude en 1997 sur le profil de la pauvreté à Maurice, mais, dit-on, elle n'a jamais été rendue publique. Face à ce déficit, les études entreprises dans des pays latino-américains et les Caraïbes, touchés à bien des égards, comme Maurice, par la pauvreté, surtout liées à l'esclavage, sont révélatrices et offrent des pistes de réflexions intéressantes. Elles indiquent invariablement une corrélation et des liens de causalité entre l'ethnicité et la pauvreté.

Ethnicité et pauvreté

En qualifiant les termes «race et ethnicité de 'facteurs absolument déterminants' dans la lutte contre la pauvreté en Amérique latine», le président de Dialogue inter-américain, Peter Hakim, donne le ton. Il demande aux Banques de développement multilatérales, lors d'une table ronde à la Banque internationale de développement (BID) en février 2000, mois consacré à l'histoire des Noirs, «d'attaquer la question de front et d'obtenir des données adéquates sur les causes ethniques et raciales de la pauvreté».

Au Brésil, pendant plus de soixante ans, l'immense population noire d'origine africaine était «invisible» aux fins des politiques de l'État. Dans les autres pays du continent sud-américain, bien que 30% de la population soit d'origine indigène ou africaine, il en ressort que moins du tiers des pays concernés recueillent des renseignements explicites sur leur population d'origine africaine descendants d'esclaves.

Et Paulo Paiva, vice-président de la BID pour la planification et l'administration, d'ajouter : «Il faut incontestablement produire des données sur la composition raciale, ethnique et culturelle des divers pays de l'Amérique latine, et sur leurs conditions socio-économiques.»

L'heure est à de nouveaux chiffres et à la transparence.

Lors d'une réunion organisée récemment à Cartagena (Colombie) conjointement par la BID, la Banque mondiale (BM) et l'Office administratif national des statistiques de Colombie, l'engagement fut pris par les pays latino-américains de créer une commission permanente pour veiller à ce que des recensements soient plus représentatifs des groupes ethniques et culturels sous-représentés ou ignorés jusque-là. A ce propos, il est intéressant de savoir que les agences de développement comme la BID et la BM ont affirmé «qu'elles étaient disposées à financer des programmes favorisant l'élaboration et la mise en oeuvre de recensements bien conçus, afin de lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale de certains groupes».

En France, Nicolas Sarkozy, le nouveau président, s'est déclaré favorable à l'établissement de «statistiques ethniques», voire à la discrimination positive. Le fait, dit-il, qu'on ne puisse pas, en France, connaître la diversité de la population parce que l'origine ethnique est interdite (Loi du 6 janvier 1978), «participe à la panne de notre système d'intégration». Il ajoute qu'il «n'y a aucune raison de dissimuler un certain nombre d'éléments qui peuvent être utiles à la compréhension de certains phénomènes». À ce propos, la nomination au sein de son gouvernement de Martin Hirsch, président d'Emmaüs, comme haut-commissaire aux Solidarités actives pour lutter contre la pauvreté indique clairement la volonté du nouveau locataire de l'Élysée d'attaquer de front la pauvreté, l'exclusion et les problèmes liés aux banlieues.

Pour un nouveau recensement

A Maurice, la population d'origine africaine descendants d'esclaves est aussi «invisible» dans les recensements de l'État. Elle doit représenter plus de 15 % de la population et pourtant elle n'est pas «visible» en tant que groupe ethnique, à l'instar de la population sino-mauricienne qui représente 3 % de la population. Elle est chrétienne, mais la communauté chrétienne est aussi «invisible» selon les lois électorales du pays contrairement aux deux autres communautés : musulmane et hindoue. Cette population d'origine africaine est classée (ou cachée !) dans une armoire «fourre-tout» appelée «Population générale» où ironiquement se trouvent les populations blanches et métisses; chrétiennes, juives, bouddhistes, athées et des «sans religions».

Syndrome du placard

À la rationalité des méthodes envisagées dans les pays mentionnés pour identifier la composante d'origine africaine et l'aider à faire

face au problème de pauvreté, se dégage à Maurice une tendance à vouloir stériliser les vrais débats et/ou à occulter tout ce qui dérange, des fois par pudeur. Alors on pratique la politique de l'autruche : on cache ses «tabous» ou on les range dans les placards de son imaginaire. On pourrait désigner ce phénomène local de «syndrome du placard».

Quand on ne joue pas à l'autruche, alors on banalise, on brouille les pistes ou on amalgame. Et l'amalgame le plus grotesque que l'on puisse faire aux Mauriciens d'origine africaine descendants d'esclaves, c'est de mettre dans le même panier: l'esclavage qui a existé dès les premières civilisations; l'esclavage lié au travail, à la drogue, à la prostitution et surtout à l'esclavage, dont ils sont victimes, lié à la traite des Noirs, condamné comme «crime contre l'humanité» et au Code noir français (1685) chosifiant l'esclave noir, codifiant l'abjet, légitimant l'horreur et formulant le caractère de l'esclavagisme moderne : le racisme. Le chemin de l'enfer est pavé de bonnes intentions !

Métissage de la pauvreté

La pauvreté n'est pas une fatalité, elle n'est pas non plus endémique ou épidermique. Elle touche toutes les populations et toutes les composantes ethniques, mais force est de constater qu'elle ne les affecte pas toutes de la même façon. D'où l'importance, selon les études faites dans les pays mentionnés plus haut, d'apporter des remèdes adaptés selon les spécificités, culturelles ou autres, de chaque composante. En métissant la pauvreté, on masque les réalités qui parfois occultent des perversités, on frustre nos compatriotes d'origine africaine dans leur lutte contre la pauvreté et l'exclusion

Enlevons le masque, par exemple, sur l'école, véritable facteur de mobilité ascendant dans une société. Quand on parle de 40% d'échec au CPE à l'échelle nationale, on occulte un pourcentage encore plus élevé : 94 % d'échec (résultats 1994) à l'école Emmanuel Anquetil, à Roche-Bois, fréquentée surtout par des élèves issus des parents d'origine africaine descendants d'esclaves. Si les «statististiques ethniques» existaient, elles révèleraient un pourcentage très élevé d'échec scolaire au sein de cette composante de la population à l'échelle nationale également.

Propositions et remèdes

C'est en faveur de la population mauricienne d'origine africaine descendants d'esclaves que lors d'un colloque international intitulé l'esclavage et ses séquelles tenu à l'auditorium Octave Wiehe en octobre 1998 que le Premier ministre, Navin Ramgoolam, avait «envisagé le paiement d'une compensation» ; que le président de la République, Cassam Uteem, avait lancé un appel «pour les respecter et leur restituer la dignité» ; que le lord-maire, Louis Marie, avait plaidé pour que «cette histoire enfouie et occultée, cette barbarie de l'histoire de l'humanité, soient connues dans tous les détails» ; que le Leader de l'opposition, Paul Bérenger, avait souhaité que le colloque enlève «les zones d'ombres qui entourent l'esclavage à Maurice». Jean-Paul II, au nom de l'Église, est allé plus loin quand en 2001 à Gorée, au Sénégal, il avait demandé pardon à l'Afrique et aux victimes de l'esclavage pour le rôle silencieux de l'Église durant la Traite négrière, fondée sur le racisme et la bestialisation du Noir.

C'est aussi en leur faveur, compte tenu de ce qui a été dit plus haut, qu'il est demandé aujourd'hui à l'État mauricien et à l'industrie sucrière, co-fondateurs de la société esclavagiste de Maurice à l'époque, de faire un travail de deuil sur cette douloureuse page de l'histoire du pays, comme l'a fait l'Église, en tant qu' «entité» et/ou «collectivité» qui perdurent, en mettant en chantier quelques actions concrètes :

- À l'État :la modernisation du système de recensement de la population afin de rendre plus «visibles» les compatriotes mauriciens d'origine africaine pour les raisons déjà évoquées et aussi parce qu'ils se disent fiers de leur appartenance à ce beau continent qu'est l'Afrique.

- À l'État et à l'industrie sucrière : la mise en place d'un vaste programme d'intégration sociale et de solidarité nationale où l'État et l'industrie sucrière mettraient plusieurs parcelles de terres à la disposition de nos compatriotes mauriciens d'origine africaine descendants d'esclaves dans différentes régions de l'île (où l'on identifie aisément leur présence). Pour une optimisation de ces terres, il est proposée la création d'un Trust Fund, réunissant, entre autres, éducateurs, prêtres, travailleurs sociaux, psychologues, avocats, médecins, économistes, informaticiens et comptables qui auraient pour tâche de les accompagner à faire un travail de mémoire, à retrouver une identité dans laquelle ils se reconnaîtraient, à les réconcilier avec le travail de la terre d'où ils furent «chassés» selon certains historiens, à les motiver et à leur redonner espoir et confiance dans la vie .... sur la terre!

Aujourd'hui comme hier, nos compatriotes d'origine africaine descendants d'esclaves sont parmi les plus touchés, méprisés et abandonnés par la société. Il serait souhaitable que les intellectuels, les partenaires de la société civile et les autorités engagent un dialogue dépassionné sur les vraies causes de la pauvreté qui les affectent. Il serait plus fécond de procéder ainsi, plutôt que de chercher des arguments pour accabler davantage leur souffrance et leur misère. L'édifice de la Nation mauricienne en construction sera fragilisé s'il y a des faiblesses dans le soubassement social.

Lindsay Descombes

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