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Professeur Lambert-Félix Prudent

«Quand le projet du BEC fera
ses preuves, les autres suivront»

Chargé de cours à l'université de La Réunion, le Pr Lambert-Félix Prudent s'intéresse de très près à l'utilisation du kreol en milieu scolaire. De passage à Maurice, il a rencontré quelques membres du personnel du BEC pour un partage d'idées et d'expériences. Il livre ici sa vision et ses observations.

Que pensez-vous de l'initiative du Bureau de l'éducation catholique (BEC) en matière d'utilisation du kreol en milieu scolaire ?

J'en pense énormément de bien. Il est temps que différentes instances éducatives comprennent qu'il est grand temps de se secouer, de prendre des initiatives pour améliorer les résultats scolaires.

Le taux d'échec à Maurice est alarmant. Ceci est dû notamment au fait que les langues d'enseignement ne sont pas bien choisies. Chez les tout petits, par exemple, on peut améliorer l'anglais, le français en prenant en compte le kreol.

Le BEC va dans ce sens au prévocationnel. Je pense qu'il fallait le faire, malgré les risques et les difficultés. L'équipe est en bonne voie et si, d'ici à 2010, cette démarche arrive à faire ses preuves, les autres suivront. Utiliser le kreol à l'école est quelque chose de compliqué, mais je pense que les efforts en valent la peine.

Quelle est la pertinence de l'utilisation du kreol en milieu scolaire ?

Déjà, utiliser le kreol à l'école, c'est utiliser une langue que tout le monde connaît et comprend. Au cas contraire, on risque de se lancer dans un dialogue de sourds et on ne peut pas enseigner ainsi.

D'autre part, il y a des mots en anglais qui n'ont pas leur équivalent en kreol, ou encore, des mots en kreol qui n'ont pas leur équivalent en anglais. En utilisant le kreol, cela aide l'élève à conceptualiser des mots compliqués.

Le kreol permet aussi à l'enseignant d'expliquer plus clairement des choses techniques en anglais et en français. Ainsi, il part du connu vers l'inconnu.

Que pensez-vous de la manière de procéder de l'équipe du BEC responsable de l'introduction du kreol à l'école ?

Je crois qu'elle fait les choses comme il faut. Je trouve que c'est une bonne équipe qui a choisi de ne pas se croiser les bras, de ne pas être fataliste. Elle a le mérite de vouloir essayer quelque chose. Je crois reconnaître en elle un esprit innovateur, un désir de faire des recherches dans ce qu'elle entreprend.

Je crois aussi que ce sont des personnes qui aiment et respectent les enfants. Avec le sens de la compréhension humaine. Ce sont des pioniers et pour moi les pioniers sont des personnes admirables. Cette équipe est loin d'être un groupe d'irresponsables.

Quels sont les conseils que vous pourriez leur donner ?

Je n'ai pas vraiment de conseil à leur donner. J'ai une expérience différente. Chaque pays, chaque situation fait sa propre expérience. On peut faire des échanges, mais chaque pays procède à sa manière.

Cela n'empêche que je serai bien content de venir amicalement mettre mes connaissances, mon expertise, ma formation au service de cette initiative.

Je serai là pour soutenir au maximum les Mauriciens, mais ce sont bien eux qui sont les mieux placés pour savoir quelles sont les meilleures initiatives, les meilleures décisions à prendre dans l'intérêt de l'enfant mauricien.

Quels sont les pays qui expérimentent ou utilisent le kreol en milieu scolaire ?

Il y a le Curçao dans les Caraïbes, qui est bien avancé dans l'utilisation du kreol. Il y a des expériences qui sont faites en Guadeloupe, en Guyane, à La Réunion. Dans tous ces pays, les expériences se font progressivement, avec une volonté de respecter les enfants et la langue. Cela se passe plutôt bien,

Des initiatives ont également été prises aux Seychelles. Quoique que certains disent que c'est un échec, je ne partage pas cet avis. Je crois au contraire que beaucoup d'enfants, qui auraient failli dans le système précédent, ont pu réussir grâce à l'introduction du kreol.

A quoi attribuez-vous la résistance dont certains font preuve à l'égard
de l'utilisation du kreol en milieu scolaire ?

Déjà, nous avons une culture très orientée vers le modèle européen. D'autre part, je pense qu'on est toujours attaché inconsciemment au système scolaire qui nous a formés. Un conservatisme important. Or, l'école change. Les jeunes d'aujourd'hui sont bien différents de ce que nous étions. Donc, on ne peut plus travailler de la même manière. Il faut s'adapter. Le rôle même de l'enseignant est aujourd'hui bien différent de ce qu'il était autrefois. Il doit être quelqu'un de souple et de suffisament ouvert pour accepter que la langue de la maison ait sa place à l'école.

Propos recueillis par


Martine Théodore


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