Félicie Élysée, centenaire de la communauté chagossienne


Une riche descendance

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Le va-et-vient auprès de Félicie Élysée, née Mandarin, est incessant. Parents qui viennent écouter une tranche de sa vie, officiels du ministère de la Sécurité sociale, du Trust Fund... Pour cause, cette native de Six-Iles, îlot de l'archipel des Chagos, fêtera le 27 mai prochain, jour de la Fête des mères, ses 100 ans.

Félicie Élysée, appelée affectueusement Magnon, a grandi à Salomon au milieu d'une très grande famille : vingt-deux frères et sœurs ! Elle épouse en 1932 Louis Élysée et s'installe avec lui à Peros Bhanon.

Le couple compte aujourd'hui une riche descendance : 9 enfants (dont trois aujourd'hui décédés), cent-sept petits-enfants, cent-quarante-trois arrière-petits-enfants, quarante arrière-arrière-petits-enfants et un arrière-arrière-arrière-petit-enfant !

«Bons souvenirs»

Installée depuis fin 1960 chez sa fille Célestine Élysée, dite Adoune, Félicie est des plus lucides. Les souvenirs emmagasinés durant ce siècle sortent avec fluidité. De Salomon et de Peros Bahnon, elle garde de «bien bons» souvenirs. Et ne tarit pas lorsqu'elle est interrogée sur le travail qu'elle y faisait : l'émondage des noix de coco.

La récolte des noix de coco se faisait tôt le matin. «Nou transport zot lor latet, kas zot, met lor grill. Kan zot inn sek, nou pass a enn lot etap : dekok zot. Nou fer 700 koko ; sa appel enn latas sa...»

Félicie Élysée se remémore aussi la simplicité de la vie. «Nou pa ti mizer manze ; nek touy enn torti e manze. La ration était à un prix abordable : pensez-donc, un livre de sucre à cinq sous ! Et avec trois/quatre roupies, on pouvait tirer la ration.»

Venue à Maurice en 1966, en compagnie de son époux, Félicie ne verra plus jamais sa terre natale. L'espoir de tout retour s'amenuisant avec l'excision de l'archipel, son époux décède deux années plus tard, le 4 juillet 1968.

«Guet mo lil de lwoin»

«Li ti kapav travers lamer e al mor la-ba, soupire notre interlocutrice. Koup-mwa, disan pena.» Et Célestine Élysée, sa fille, d'ajouter qu'il lui est revenu la responsabilité de «fermer les yeux de papa au nom de ses fils, Élysée et Évenor, restés là-bas, à

Peros Banhos.»«Les filles étaient ici. Les garçons, là-bas, poursuit Félicie Élysée. Ils n'ont pas vu leur papa.»

Et la presque centenaire de s'étendre sur son chagrin, son bouleversement. «Je me suis toujours demandé pourquoi je n'ai pas pu retourner dans mon île. Maintenant, c'est trop tard, mais j'aurais tant aimé voir mon île, ne serait-ce que quelques heures... Mem asiz dan bato e guet-li de lwoin. E mo ti a telman kontan manz enn cari torti»

Ses journées, Félicie Élysée les écoule aux côtés de Priscilla Élysée, son arrière-petite-fille par alliance. Une vie réglée comme du papier à musique : petit-déjeuner à 9h00 ; déjeuner à 11h30 ; sieste avec Priscilla, son ange-gardien, de 12h30 à 15h00 ; suivie du goûter ; dîner à 19h00...

En dépit d'une grande intervention chirurgicale en 1982, Félicie Élysée est toujours capable de se mouvoir seule. Cette adepte de la série Barbarita est légèrement dure d'oreille : «Nous lui expliquons son film au fur à mesure», commentent d'une même voix Priscille et Célestine Élysée. Et l'on peut aisément ressentir, dans les propos et les gestes, que la relation qui tisse ce trio est spéciale.

«Adoun kontan-kontan mwa. Priscille osi. Zot byen pran pasyans ; pa kapav koz dimal pou zot», lance la vieille dame d'une voix assurée. D'ailleurs, ces dernières se relaient mutuellement à son chevet. Une relation des plus proches qui fait, qu'aujourd'hui, Priscille Élysée, née de parents mauriciens, est très au fait de l'histoire chagossienne.

Mémoire transmise

«Elle me raconte sans cesse ses souvenirs. Un simple geste, par exemple, une tasse de café, peut nous mener loin dans l'échange. Elle me dira ainsi : to inn donn-mwa panmafan. Ce qui va nous embarquer dans un échange autour des plats de là-bas.»

De tortue, il n'y aura point pour le 100e anniversaire de Félicie Élysée. Mais les échos de son île seront certainement présents à travers le roulement des ravanes des petits-enfants. De même que par la reprise d'une chanson d'un de ses frères, Raoul Mandarin, «en gran santer dan zil», qui sera exécutée ce jour-là par son neveu Fernand.

Danièle Babooram

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