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Nadège Thomas


L'élevage : tradition et métier

Nous sommes à Bambous. Le soleil brille de mille feux sur le flanc de la montagne du Corps-de-Garde. A côté d'une maison en dur, des animaux broutent l'herbe. On y trouve des cabris, des bœufs, des moutons, des poules et des canards - certains sont dans un enclos, comme les vaches et les génisses. C'est ici qu'a débuté la grande aventure du couple Thomas. Après avoir travaillé des années dans la zone franche, Nadège Thomas s'est reconvertie dans l'élevage.

Nadège nous accueille à l'ombre d'un lilas avec ses petits-fils et le fils d'un voisin. Toujours souriante malgré la fatigue, c'est son temps de pause ­ alors que son mari prépare les fourrages pour les animaux dans l'enclos. Avant même notre première question, elle lance : «Tou letan mo ti kontan nouri zanimo. Zordi avek sa, mo kapav nouri mo bann zanfan, anvoy zot lekol. Mo kontan seki mo fer. Se enn gran metie ki mo fer.» C'est au pied du Corps-de-Garde que son mari et elle ont construit leur vie et celle de leurs enfants. «L'élevage nous a permis de faire bouillir la marmite, d'élever nos enfants et de leur permettre d'aller à l'école et de construire notre maison. Nous avons également pu marier nos enfants.»

Elle se souvient qu'enfant, sa marraine et ses enseignants lui disaient toujours : «Nourris toujours deux ou trois animaux chez toi. Cela te permettra de toujours vaincre la misère.» Elle habitait alors Rivière-du-Rempart «J'ai suivi leur conseil : j'ai toujours élevé des animaux chez moi.» Elle dit ne rien regretter, se considérant comme une femme entrepreneur, sa ferme produisant du bétail et des volailles pour les habitants de son quartier. Et elle donne du travail aux marchands de bétail, de volailles et de lait. Avec un large sourire, elle dit contribuer à la création de la richesse nationale, car «bann devise inn rest dan Maurice».

Enormes sacrifices

La famille Thomas possède aujourd'hui plusieurs cabris, volailles, moutons, bœufs, vaches et génisses. «C'est au prix d'énormes sacrifices que nous avons réussi à augmenter notre cheptel.» Du lundi au dimanche, elle est levée aux petites heures du matin et, avant l'aube, elle est dans les enclos avec son mari, Clency, pour s'occuper des animaux. Durant la journée, ils sont avec les animaux qui broutent l'herbe sur la montagne. «Heureusement que les pluies ont été abondantes : l'herbe est verte et partout. Sinon, il nous aurait fallu aller très loin.» Ils auraient alors eu à marcher des kilomètres pour aller chercher de l'acacia et d'autres d'herbes que les animaux apprécient beaucoup.

Licenciement

Aujourd'hui, âgée de 58 ans, le poids de la fatigue se lit sur son visage. La vie n'a pas toujours été généreuse envers Nadège, mère de six enfants. Après avoir travaillé sept ans dans le textile, elle s'est vue, du jour au lendemain, sans travail. «J'ai perdu mon emploi en deux occasions lors de

licenciements et, comme je supportais le poids du budget familial, cela a été très très dur.» Nadège connaît très bien les difficultés des travailleurs d'usine, ayant agi comme représentante syndicale dans les années 80. «Peut-être est-ce à cause de cela que j'ai été la première à être licenciée ?»

C'est, estime-t-elle, le destin qui lui donne un coup de pouce lors de son deuxième licenciement. Evénement qui tombe en même temps que l'acquisition, par son mari, d'un terrain de la propriété Médine à Eau-Bonne. D'où la décision du couple de se mettre à son propre compte. «Nous avons été les premiers à venir nous installer à Eau-Bonne, sur le flanc de la montagne, au milieu d'un bois et des herbes.»

Outre l'élevage des animaux, Nadège a également eu à s'occuper de ses enfants et de sa famille. «La vie n'est pas toujours facile. Mais j'exerce ce travail avec plaisir», lâche-t-elle, dans un large sourire. «Mes enfants sont des adultes, cinq sont mariés. Une de mes filles vient le week-end pour me donner un coup de main.»

«Les produits de la ferme sont écoulés avec des commerçants qui achètent les animaux», explique Nadège. Ils viennent chez les Thomas et une fois qu'ils estiment avoir un bon prix, ils concluent l'accord, paient et embarquent les animaux. «Le deux principaux problèmes de l'élevage : trouver du fourrage et prévenir la maladie.» Mais pour s'assurer que les animaux sont bien nourris, ils complémentent la nourriture naturelle par des produits nutritionnels venant dans des sacs en plastique. De temps à autre, la ferme de Nadège reçoit la visite de vétérinaires et de techniciens du ministère de l'Agriculture et de l'AREU pour des conseils et le suivi. La famille Thomas, malgré tous les obstacles et les difficultés, a poursuivi son entreprise d'élevage.

Inquiétudes

«Bah... Bah... Bah !» : cri qui poussent Nadège et ses petits-enfants qui viennent passer leurs vacances chez elle: c'est l'appel des animaux. Il est l'heure de rentrer dans l'enclos, le ciel est couvert et une pluie s'annonce. Le petit Nitish accompagne ses grands-parents dans leur tâche. «Mon mari et moi espérons qu'il va prendre la barre un jour.»

Avant de vaquer à ses occupations, Nadège nous fait part de ses inquiétudes sur deux problèmes que font face les familles mauriciennes : le surendettement et l'analphabétisme «Beaucoup de familles mauriciennes entrent dans la spirale de la dépense infernale sans s'en rendre compte. La situation de l'endettement et du surendettement ne fait que croître et il faut conscientiser sans relâche afin d'éviter une dégradation sociale et un appauvrissement de la population.» Elle se dit également préoccupée de ce nouveau problème de jeunes ayant passé des années à l'école mais ne sachant ni lire, ni écrire. «Quand quelqu'un sait lire et écrire, il se sent à l'aise dans la société, il peut aider sa famille à progresser, participer pleinement à la vie sociale et contribuer au développement économique du pays.»

Sylvio Sundanum

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