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Nous laisser interpeller,
même par les demi-vérités de LUC

«Qu'est ce que la vérité ?» demande Pilate à Celui qui est la Vérité et la Vie. Cette interpellation doit hanter notre esprit : «Qu'est, pour chacun de nous, la Vérité ?» Car, qui sait, est sauvé. Qui détient la bonne information, le bon tuyau, a quelques longueurs d'avance sur ceux ne partageant pas son savoir. Notre vie durant, nous roulons de nuit, par des routes inconnues. Avoir alors des phares, assez puissants pour trouer l'obscurité et connaître à temps les risques qui nous menacent, vaut mieux que rouler sans phares ni bonne carte routière.

La quête de Vérité doit être constante. Elle doit faire flèche de tout bois. Il nous faut même nous laisser interpeller par les convictions des autres, même si nous ne les partageons pas à 100%. Le salut n'est pas dans le rejet systématique des idées d'autrui. La Vérité est, peut-être, l'enfant de la perpétuelle confrontation de nos convictions et leur remise en question. Nous devons même assumer les risques de possibles confusions nouvelles. La Vérité se trouve au bout de nos tâtonnements humains. Craindre la confrontation c'est se scléroser dans le doute et la peur. C'est faillir. La remise en question peut, en revanche, nous ragaillardir en les renforçant et en nous donnant même des éclairages nouveaux.

Ces réflexions s'imposent après l'interview que donne Benjamin Moutou président de l'Union chrétienne (LUC) à 5 Plus de dimanche dernier. Si louable peut être la démarche, entre autres, pédagogique de LUC, elle n'est pas pour autant consensuelle en raison de son choix, compréhensible mais pas forcément idéal, de compartimenter la population mauricienne. Tranches créoles, chrétiennes, prolétariennes, bourgeoises. Sans oublier les tranches intermédiaires : blancs, demi-blancs, fer-blancs, les plus ou moins foncés, tous les métissages possibles, culturels quand ils ne sont pas biologiques. Qu'est-ce qui diffère un créole d'un hindou créolisé ou encore d'un créole chinois ? La situation ne serait-elle pas plus claire en parlant de population mauricienne plutôt que de «population générale» ?

L'appellation chrétienne est encore plus gênante. Qui est chrétien, aux yeux de Dieu, et qui ne l'est pas ? Qui est plus aimé de Dieu du zangarna baptisé en bonne et due forme, avec parrain, marraine, dragées, brioches et robe blanche, ou les plus sincères des adorateurs de Ram, de Shiva, de Vishnu, qui connaissent autant les Evangiles que les Upanishads et le Mahabharata, des croyants clamant plusieurs fois par jour et de toute la force de leurs haut-parleurs la grandeur du Dieu Unique, le Dieu d'Ibrahim, de Yacoob et d'Issac, et qui se souhaitent : Salaam alaikhoum ! comme le Christ nous dit : «Le Paix soit avec vous» ?

Ethnicisation de la pauvreté

Jocelyn Chan Low a raison de refuser cette «ethnicisation de la pauvreté» et de préférer un Trust Fund pour l'ensemble des Mauriciens défavorisés plutôt qu'un pour les seuls descendants d'esclaves. Nous comprenons cependant LUC : les programmes de réhabilitation pour tous ont toujours existé et de multiples manières sans parvenir à éliminer les poches de pauvreté qui, non seulement subsistent,

mais encore se renouvellent avec des formes nouvelles et plus nombreuses, pour ne rien dire des nouveaux esclaves de la drogue, de l'alcoolisme, de la prostitution et d'autres fléaux sociaux.

LUC espère innover en s'attaquant à celles-ci sur une base raciale (créoles seulement) ou, pire encore, religieuse (chrétiens seulement) ce qui pourrait contredire l'ordre de mission que donne Jésus à ses apôtres: «Allez donc faire des adeptes de toutes les nations. Immergez-les au nom du Père, du Fils et du Souffle sacré... Soyez mes témoins jusqu'aux extrémités de la terre.» Ce commandement évangélique s'oppose à toute ghettoïsation chrétienne. L'Evangile n'appartient pas aux seuls baptisés mais aussi à ceux qui voient en Lui la «Route (à suivre), la Vérité et la Vie». LUC a-t-elle la certitude de réussir là où, pense-t-elle, d'autres ont échoué ?

Généralisations faciles

Benjamin Moutou mentionne les raisons historiques éloignant de l'école les enfants de prolétaires. Il ne les explicite pas. Elles s'appliquent pourtant à tous les prolétaires et pas seulement au prolétariat créole et chrétien. Il cite l'exemple des frères Bissoondoyal qui, dit-il, ont «réussi à conscientiser la communauté hindoue à l'importance de l'éducation».Qui autorise la généralisation d'une totale réussite du Jan Andolan ? La pauvreté est-elle un triste monopole chrétien ?

Il affirme : «On (les chrétiens) n'a jamais eu de tels hommes». Pour avoir la chance de connaître un peu l'action à la fois pédagogique, missionnaire mais aussi politique des frères Bissoondoyal ainsi que celle de Manilall Doctor, de Cashinath Kistoe, de Dookee Gungah, de Mohunlall Mohith, d'Aunauth Beejadhur, de Razack Mohamed, j'ai éprouvé aussi la tentation de magnifier leur action bénéfique pour regretter l'absence d'un tel courant pédagogique au sein de notre catholicité.

Action bénéfique

Une telle démarche méconnaît cependant l'incomparable action, mais non politique, d'une longue lignée de missionnaires, de prédicateurs, de Frères des écoles chrétiennes, de religieuses de Lorette, du Bon-Secours, des Filles de Marie, de laïcs participant à la création d'école, tous agissant au nom de Jésus.

Devons-nous regretter l'absence des frères Bissoondoyal quand nous savons bénéficier de l'action bénéfique du Père Laval, de l'abbé Masuy, de Mgr Jean Margéot, du père Eugène Dethise, de France Boyer de la Giroday, de frère Rémy, de Mgr Amédée Nagapen ? A moins que ce soit l'absence de toute action politique qui chagrine LUC ? Nos apôtres veulent faire connaître la Bonne Nouvelle du Salut à tous et pas seulement aux baptisés, aux créoles ou encore aux seuls descendants d'esclaves. C'est peut-être ce que leur reproche LUC et la raison pour laquelle il nous est difficile de partager à 100% son point de vue.

Yvan Martial

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