sont sorties de terre. «En 18 ans, 300 000 personnes sont passées par le centre d'accueil. Plusieurs centaines sont demeurées avec nous. Nous avons tout fait pour eux : le logement, l'assainissement, l'eau, les écoles, le dispensaire, les hôpitaux, les maternités, les routes...» Des emplois ont même été créés. Le village compte quelque 2 500 ouvriers, tous rémunérés. «Nous avons aussi trois cimetières, car nous accompagnons jusqu'au bout les gens qui n'avaient personne, les plus pauvres parmi les plus pauvres. Aujourd'hui, ils sont devenus des citoyens à part entière.»

Heureux de tout ce qui a été accompli jusqu'ici, le père Pedro continue son récit. «C'était un mouroir de personnes ici et les familles croupissaient dans une maison de moins d'un mètre cinquante de hauteur. Des gens mouraient comme des mouches.» Presque dans l'indifférence, serait-on tenter de dire. «Je suis moi-même ému en voyant tout ce qui a été fait ici. C'était un mouroir, voilà ce que c'est devenu.»

Le père Pedro ne conçoit pas le travail humanitaire sans joie. «Si nous sommes disciples de Dieu, nous devons vivre dans la joie et l'espérance. On ne peut être triste. Dans cette œuvre on est sauvé.» La foi est un des éléments qui rend les gens heureux. Ils sont près de 6 000 personnes à participer à la messe chaque dimanche dans le stade du village. «Un lieu d'exclusion et de souffrance, presque un enfer, est devenu un lieu de rassemblement.»

Enthousiasme

A notre arrivée au stade, c'est le débordement et de grands cris de joie des enfants à la vue du père Pedro. Ils étaient avec leurs enseignants pour une activité et s'apprêtaient à rentrer chez eux. Le calme revenu et les présentations faites, nous avons droit à un chant en malgache que les enfants entonnent gaiement, sous le regard amusé du père Pedro, visiblement satisfait de tout ce qui a été accompli grâce au programme humanitaire Akamasoa.

Le village compte quatre dortoirs où logent une soixantaine de familles qui, pendant la journée, travaillent et qui viennent passer la nuit au centre. «Quand quelqu'un veut sortir de la rue, on a toujours place pour l'accueillir. C'est cela le miracle d'Akamasoa.» Au fil des rencontres, le père Pedro prend le temps de parler aux gens, de leur apporter un peu de réconfort. Aux enfants qui lui présentent leur bulletin scolaire, il a un mot gentil pour les encourager et eux repartent tout sourire, ravi. Le père Pedro a pour chaque personne un regard de tendresse et d'affection. Il a l'avantage de parler leur langue. La communication passe bien, chacun se comprenant.

Après avoir roulé sur une route construite par les habitants eux-mêmes, nous empruntons un sentier accidenté pour aller vers la carrière où ; munis de marteau et de ciseaux, hommes et femmes taillent, sculptent, cassent la pierre pour obtenir des matériaux de construction. Là, on peut y trouver des familles entières à faire ce métier, chacun affecté à une tâche précise. «C'est comme une entreprise ici, sauf qu'il n'y a pas de patron», explique le père Pedro.

Sont fabriqués quotidiennement du sable, des gravillons, des blocs, des pavés et autres produits de construction. La carrière est l'une des principales sources de revenus des habitants du village et permet de financer la plupart des services collectifs mis en place. Un atelier de menuiserie a aussi été aménagé, mais les meubles fabriqués ne rapportent pas gros en raison du faible pouvoir d'achat des habitants de la région.

Travail = réussite

A voir le trou béant laissé dans la colline, on peut comprendre que le travail se fait depuis de longues années. Afin d'éviter les risques d'érosion, de nombreux sapins ont été plantés à divers endroits. Mais ce travail de dur labeur ne rapporte qu'un euro (Rs 44) par jour. «A les voir travailler ainsi, certains ont du mal à croire que c'était des gens de la rue», confie notre interlocuteur. «Nous prouvons que la pauvreté n'est pas une fatalité à Madagascar. On ne le prouve pas par des discours, mais par des actions. Le résultat se voit», ajoute-t-il. Le premier bailleur de fonds pour rendre tout cela possible c'est Dieu, affirme le prêtre,
confiant. «C'est Lui qui nous envoie des gens de bonne volonté et des bienfaiteurs pour financer et travailler pour nos projets.»

Sur le chemin du retour, nous nous arrêtons un instant à la grotte où chaque vendredi ils sont nombreux à venir s'y retrouver pour se ressourcer. En toile de fond, la Sainte Famille, avec Joseph, présenté comme un maçon (symbolisant tout le travail de construction entrepris) ; Marie, faisant des travaux d'artisanat (symbolisant le travail des femmes et leur goût pour ce métier) ; et Jésus, qui lui-même travaille pour faire comprendre qu'il faut travailler pour réussir. Tout cela n'aurait pu se concrétiser sans l'appui de nombreux bénévoles et le bon vouloir des gens eux-mêmes, qui ont compris la mission du père Pedro. Compris qu'il faut travailler pour gagner son pain.

Comme le dit si bien le père Pedro, la pauvreté n'est pas une fatalité à Madagascar. Nous avons pu nous en rendre compte par la joie qui habite tous ces gens que nous avons rencontrés sur notre route. Chacun est heureux du peu qu'il possède et tous font preuve de débrouillardise pour améliorer leur sort. Ils ont compris que la vie est précieuse et font tout pour la préserver, tout pour survivre. Il n'y a pas plus belle leçon de vie.

«La joie est spontanée ici, car nous n'avons pas perdu notre espérance. Cela montre que les gens sont heureux. Ils sentent qu'ils sont respectés et aimés. Ils ont le droit de vivre comme des êtres humains qui aspirent à un avenir meilleur pour eux. Il y a 18 ans, c'était un enfer. Quand on travaille avec foi et persévérance et avec la participation des disciples, la pauvreté recule. Ce n'est pas un discours, cela se voit», conclut le père Pedro.

Jean-Marie St-Cyr

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