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Jimmy Harmon : «Une occasion ratée pour améliorer le système éducatif mauricien»

Le message du ministère de l'Education est clair : le kreol ne fera pas son entrée dans le système éducatif mauricien. Le point avec Jimmy Harmon, animateur au sein du Centre de formation des éducateurs du Bureau de l'éducation catholique (BEC).

Le gouvernement vient de rejeter deux propositions du BEC par rapport à, d'une part, l'intégration du kreol dans les écoles primaires catholiques; et, d'autre part, l'évaluation des élèves du prévocationnel dans cette langue après leurs trois années d'études. Quel est le sentiment qui vous anime au sein du BEC face à ce double refus ?

Déception et soulagement. Le double refus du ministère de l'Education signifie que c'est une occasion ratée pour prendre à bras le corps la question des langues pour l'amélioration du système éducatif mauricien. C'est une question évoquée dans plusieurs rapports depuis 1944.

Mais ceux qui travaillent au BEC sur ce projet sont soulagés, car nous savons à quoi nous en tenir maintenant sur la position du présent gouvernement. La réponse du ministre de l'Education à l'interpellation parlementaire (PQ) de Françoise Labelle fera certainement date. Au moment où la question de la langue maternelle devient de plus en plus pertinente au niveau international, cette réponse est d'un plus grand intérêt pour les linguistes, nos institutions locales telles que l'université de Maurice et l'institut de Pédagogie (MIE), la Commission des droits de l'homme et les instances internationales comme l'OIF, l'ADEA et l'Unesco.

J'ai tenu à assister à la session parlementaire du mardi 14 avril dernier. Lors de la PQ de Françoise Labelle, le body language des parlementaires de la majorité, et celui du ministre de l'Education en particulier, en disaient long.

Pourriez-vous élaborer davantage sur ces demandes du BEC et nous expliquer éventuellement les raisons qui, d'après vous, motivent cette décision gouvernementale ?

La demande pour le primaire est une invitation à l'Education nationale de nous adjoindre son expertise technique pour élaborer un plan de recherche/action sur l'utilisation du kreol morisien durant les trois premières années du primaire. Nous sommes disposés à débuter des projets pilotes dans certaines de nos écoles en 2010. Cela aurait été précédé par tout un travail de mise en place des dispositifs, tels qu'une enquête sociologique, le développement des matériels, entre autres. C'est tout un travail scientifique que nous avons déjà évoqué avec certaines agences internationales, qui ont montré leur intérêt pour notre projet. Nous avions voulu nous assurer du soutien actif de l'Education nationale et des institutions tombant sous sa tutelle.

Quant à la requête pour la tenue d'une évaluation bilingue (kreol et anglais, au choix) pour les maths et les sciences dans le prevocationnel, c'était la suite logique du programme Prevokbek. L'Education nationale aurait pu en tirer bénéfice pour informer de sa politique éducative. Mais que voulez-vous, l'obscurantisme l'a emporté.

Quelle est la réalité du kreol à Maurice ? Sur quoi reposaient vos demandes ?

Les chiffres du Bureau central des statistiques (CSO) indiquent que plus de 70% de nos compatriotes sont créolophones unilingues. Nous ne pouvons ignorer ce facteur dans l'apprentissage des langues internationales au niveau du primaire. C'est aujourd'hui l'abc de tout apprentissage. Il faut une maîtrise de sa langue maternelle pour passer dans une langue seconde. Plusieurs études en parlent. Mais on ignore cela à Maurice. De plus, il y a aussi toute la dimension culturelle et le respect des Conventions internationales des droits des enfants. Le dernier rapport de la Commission des droits de l'homme à Maurice en parle. Les enfants créolophones ont droit à l'apprentissage de leur langue au même titre que l'accès actuellement à d'autres langues identitaires (les langues asiatiques) ou internationales (anglais et français).

Nos demandes reposaient principalement sur les recherches internationales dans l'acquisition des langues, le faible taux de litéracie dans notre pays et le besoin crucial de la maîtrise des langues internationales dans le contexte de la mondialisation.

Quid de l'avenir ? Comment le BEC va-t-il continuer

à promouvoir sa conviction dans le kreol ?

Nous allons consolider nos liens avec tous ceux ayant montré de l'intérêt pour notre projet. Nous continuons à y travailler. C'est fort d'une tradition avant-gardiste que nous allons persévérer. Finalement, nous savons très bien que le rôle du ministre de l'Education est insignifiant dans toute cette affaire, comme tant d'autres d'ailleurs l'ont démontré précédemment. Toute la question sera bien sûr référée à l'évêque et reprise au plus haut niveau avec le gouvernement. Nous allons agir en toutes civilités. Pour le moment, rien ne presse de ce coté-là. C'est le projet qui est plus important et demande qu'on redouble d'effort et de rigueur. Personnellement, je suis fier de la confiance que la direction du Bureau de l'éducation catholique (BEC) place en moi pour travailler sur ce projet.

Propos recueillis par
Danièle Babooram


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