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Radha Gungaloo, avocate et fondatrice de SOS Femmes Battues

«Sexual Offences Bill : mi-figue, mi-raisin»

Pour Radha Gungaloo, avocate et militante de la cause féminine, le «Sexual Offences Bill» n'est pas à mettre à la poubelle, car il comporte autant de points positifs que d'aspects à être revus. Le dialogue doit être de mise, estime notre invitée.

Quels sont les points positifs et négatifs du «Sexual Offences Bill»?

Parmi les points positifs, il y a le fait que la définition du viol a été étendue. Sera donc reconnue comme viol toute pénétration du vagin, de l'anus ou de la bouche par le pénis. Nous savons tous qu'il y a beaucoup de femmes qui se plaignent d'avoir été violées dans d'autres parties de leurs corps. Cette nouvelle proposition (section 6) élargit donc la définition du viol.

Il y a aussi la section 7, qui qualifie aussi comme «sexual assault by penetration» toute pénétration du vagin ou de l'anus en utilisant une autre partie du corps de l'agresseur ou en faisant usage d'un objet. C'est très important, parce que cela répond aux doléances des femmes qui vivent des relations abusives. Grâce à cette section, nous faisons aujourd'hui la différence entre ce qu'on appelle un «simple assault» et un «sexual assault». C'est là quelque chose d'important dans l'avancement des droits des femmes. On reconnaît que l'intégrité sexuelle de la femme ne peut être violée.

Toutefois, je trouve que la section 9, qui parle de «group sex», n'est pas claire dans sa formulation. Ayant dit cela, je pense qu'il est très bon que la loi soit plus sévère envers toute personne qui donne des instructions, qui oblige, qui pousse une seconde personne à s'engager dans un acte sexuel avec d'autres gens.

La section 13 («Any person who, without the consent of a person between the age of 12 and 16, intentionally touches that other person sexually, shall commit an offence») pose problème. Entre 12 et 16 ans, on est encore un enfant. Un enfant peut-il donner son consentement ? Moi, je dis que non. A cet âge, ils sont encore des enfants et ils doivent être protégés. D'ailleurs, à Maurice, l'âge de maturité est à 18 ans et si une fille veut se marier à 16 ans, le consentement des deux parents est nécessaire. Avec cette nouvelle mesure, nous sommes en train d'encourager une certaine forme de pédophilie qui s'arrêtera à la porte de la pénétration.

Ce projet de loi fait aussi mention de la dépénalisation de la sodomie s'il y a consentement des partenaires. Là, cela relève des convictions religieuses et morales des citoyens/citoyennes. Je suis d'avis qu'on ne peut pas, d'un trait de plume, enlever la sodomie du Code pénal. Indépendamment des opinions personnelles des gens, il aurait fallu avoir un débat et, de là, trancher. Dans une démocratie, on ne peut toucher à des choses si importantes sous la table.

Croyez-vous la société mauricienne prête à accepter la dépénalisation de la sodomie ?

Je crois que nous avons, à Maurice, des homosexuels de toutes les croyances religieuses : catholiques, musulmans, hindous... On ne peut pas se voiler la face. Il est temps qu'on donne des droits à ces personnes. Cette loi vise à protéger la communauté homosexuelle de poursuites suite à leur pratique sexuelle. Il y a des gens qui disent que la sodomie va pénaliser certaines femmes. Or, la loi est claire dessus. La sodomie est légale que dans les cas où il y a eu consentement.

L'âge légal pour les relations sexuelles est maintenu à 16 ans alors que nos jeunes sont actifs sexuellement de plus en plus tôt. Votre réaction.

C'est là une question de fond. Il faut vraiment réfléchir dessus. Est-ce parce que le jeune est sexuellement actif de plus en plus tôt qu'il faut légiférer sur l'âge légal de l'acte sexuel ? Est-ce que nos jeunes sont psychologiquement et physiquement prêts, à 16 ans, pour assumer cela ?

Je pense qu'un encadrement - que ce soit de la famille, de religieux, de groupes de jeunes, de psychologues... - est là essentiel afin de développer une panoplie de moyens qui aiderait les jeunes à bien gérer leur sexualité. Tout comme il y a une pédagogie pour la gestion des conflits, il en faudrait une pour la sexualité de nos jeunes. Une pédagogie non moralisatrice.

Que pensez-vous des peines plus sévères dont fait mention le projet de loi ?

Je trouve que c'est terrible d'imposer des peines de 45 à 60 ans. Imaginez qu'un jeune soit emprisonné pour 45 ans alors qu'il est âgé de 20 ans. Toute sa vie est finie. Dans toute démocratie, on prône la réhabilitation, que ce soit sociale ou psychologique. De telles peines d'emprisonnement sont donc injustes, inhumaines, antidémocratiques. Il faut des peines justes et équitables, tout en s'assurant que le prisonnier puisse avoir la chance d'être réhabilité. Cela se fait par la formation et l'accompagnement.

Propos recueillis par Martine Théodore

Sandra O'Reilly


«Les familles mauriciennes sont-elles prêtes à parler de sexe librement?»

La nuit du 16 au 17 juillet 2002, Sandra O'Reilly était victime d'un double viol. L'affaire est largement médiatisée et ses agresseurs ont été retrouvés, arrêtés et condamnés.

Depuis ces événements, Sandra O'Reilly, loin de se comporter en victime meurtrie, livre un réel combat afin que «ceux qui seraient tentés par le viol ne passent pas à l'acte». C'est donc avec beaucoup d'intérêt qu'elle accueille le Sexual Offences Bill.

Il est bien temps, dit-elle, de venir avec des mesures pour réprimer toute violence sexuelle, mais il est avant tout nécessaire de prendre le temps qu'il faut pour bien élaborer ce projet. «Aller à la hâte, c'est de l'irresponsabilité. L'enjeu est tellement important. Il faut que le pourquoi d'une telle loi soit clair».

Ainsi, Sandra O'Reilly invite à un plus large échange d'idées à travers un «débat national» qui «éviterait que nous arrivions à un projet de loi qui n'est pas viable dans une société telle que la nôtre». Pour elle, il est essentiel que les autorités fassent appel aux victimes de violences sexuelles, aux personnes qui les accompagnent, aux psychologues et sociologues afin de pouvoir élaborer un projet de loi qui ne serait pas en déphasage avec la réalité. «J'ai moi-même sollicité une rencontre avec l'Attorney General, mais pas une fois n'ai-je été appelée.»

D'autre part, pour que notre société progresse, il est nécessaire que la population soit informée et sensibilisée en matière de sexualité et de violence sexuelle. «Il faut savoir ce qui pousse quelqu'un à commettre un viol. Cela ne sert à rien de faire l'autruche. Nous avons ici de réels problèmes de société.»

Une éducation sexuelle convenable est, selon Sandra O'Reilly, primordiale. Or, constate-t-elle, il n'y a pas d'éducation sexuelle dans le programme d'études national et les interdits qui sont imposés aux jeunes par la société et les religions contribuent à augmenter la frustration sexuelle de certains. «Combien de jeunes viennent me voir pour parler de leurs frustrations par rapport à la virginité et autre...»

Suite au viol dont elle a été victime, Sandra O'Reilly avoue avoir pris conscience qu'il y a diverses catégories de violeurs: des malades sexuels, des frustrés,... «Des personnes qui sont aussi le fruit d'une société qui ne veut pas regarder une certaine réalité en face. Est-ce qu'à Maurice les familles sont disposées à parler librement du sexe dans leurs salons? Peut-on, ici, avoir des débats honnêtes en matière de sexualité ? En se voilant la face, ne sommes-nous pas en train de continuer à créer des violeurs?», s'interroge-t-elle.

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