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Agressions sexuelles


Souffrance de femmes

Line

Ambal Jeanne, responsable SOS Femmes Battues

Le viol conjugal,
une autre réalité

«Une des places où la femme a le moins de pouvoir, c'est au lit. Elle subit bien souvent les actes des autres», affirme cette femme qui passe ses journées à accueillir des femmes meurtries qui viennent chercher refuge à SOS Femmes Battues. D'ailleurs, poursuit-elle, «le viol dans le mariage n'est pas un délit dans notre législation». Une lacune qu'elle dit noter dans le nouveau projet de loi. «Combien de femmes sont obligées de dormir avec leur mari, sinon elles sont battues. S'il y avait des statistiques sur les viols conjugaux, cela dépasserait certainement ceux des viols publics.» Et comme cela se passe entre quatre murs, difficile à la femme de prouver qu'elle a été violée. Il en sera de même pour la sodomie.

Ambal Jeanne dit constater que de plus en plus d'hommes aujourd'hui, mariés ou pas, forcent les femmes à imiter ce qu'ils voient dans les films pornographiques. «Or, on n'imagine pas comment le viol dans le mariage déshumanise la femme. Quand on se marie, on accepte certes de se donner à l'autre, mais pas n'importe commen, n'importe quand... L'attitude de certains hommes vis-à-vis des femmes montre à quel point la femme n'est pas propriétaire de son propre corps.»

Pour Ambal Jeanne, si le Sexual Offences Bill comporte quelques aspects positifs, il est coupé de la réalité que vivent certaines femmes. Du coup cettte loi risque de leur porter préjudice. Il serait donc plus que souhaitable, avant l'adoption du projet de loi, que la population soit consultée, estime-t-elle.

Avec le «Sexual Offences Bill», les agressions sexuelles reviennent sur le tapis. Nous vous proposons deux témoignages de femmes ayant été victimes d'abus. De quoi se rappeler que même au XXIe siècle, comme le dit Ambal Jeanne, de SOS Femmes Battues, «une des places où la femme a le moins de pouvoir, c'est au lit».

Sonia : «Je croyais que ce que je vivais était normal»

Elle avait à peine huit ans quand le compagnon de sa mère a commencé à la rejoindre la nuit à chaque fois qu'il prenait quelques verres de trop. D'attouchements, il a un jour été encore plus loin et l'a violée. Pendant longtemps, elle gardera cela secret, tout comme les douleurs qu'elle ressentait dans son petit corps d'enfant. «Chaque fois que je me faisais mal en jouant, ma mère n'en faisait pas grand cas. Alors, quand j'ai ressenti des douleurs après le viol, je suis restée tranquille. Monn gard mo soufrans pou moi.»

Un peu plus tard, délaissant le toit familial, elle s'installe chez son oncle. Malheureusement, là encore, elle devient une proie. C'est au tour de son oncle de profiter d'elle. «Au départ, je ne comprenais pas trop ce qui m'arrivait. Je croyais que ce que je vivais était normal. Ils étaient tellement calmes quand ils abusaient de moi». Ce n'est qu'après avoir assisté à des causeries sur les abus sexuels à l'école et après avoir entendu des témoignages à la radio qu'elle finit par prendre conscience des choses.

A 14 ans, elle décide de faire éclater son calvaire au grand jour. A son grand étonnement, sa mère ne la soutient pas. «Ce fut une grande souffrance pour moi. Aujourd'hui encore, cela me fait très mal.» On la croit folle. Son insistance à dire qu'elle avait été agressée sexuellement pendant des années lui vaut même un détour par l'hôpital psychiatrique Brown-Séquard. Peu de temps après, les autorités la retirent de sa famille et c'est le début de la tournée des centres pour jeunes en difficulté. «J'ai été séparée des miens. En dénonçant un mal qu'on m'infligeait, je me suis retrouvée seule.»

Panser ses blessures

Enfin, à 15 ans, elle arrive finalement à trouver une maison d'accueil pour jeunes en difficulté et où elle se sent à l'aise. Grâce à des séances d'accompagnement, de formation, et à la possibilité d'ouverture à l'art à travers des spectacles, des chants... elle arrive peu à peu à panser ses blessures. Les thérapies dissipent les frayeurs du passé et lui donnent la force de rêver à l'avenir. «J'ai aujourd'hui 18 ans, bientôt 19. J'ai un travail. Je vis ma vie. Je n'ai pas de copain. Cela ne veut pas dire que je ne pense pas me marier un jour. Ce n'est tout simplement pas encore le moment. J'ai d'autres projets pour l'instant.»

Elle désire en effet venir en aide aux autres personnes qui, comme elle, ont été victimes d'abus sexuels. «Il faut dénoncer ces abus sexuels afin que d'autres puissent les aider. J'encourage tous ceux qui vivent de tels instants

à ne pas rester tranquille dans leur coin, à ne pas rester dans leurs souffrances. Certes dénoncer est quelque chose de difficile à faire. Mais il le faut. Personnellement, j'ai aujourd'hui la conscience tranquille. Je sais que ce que j'ai fait est juste et que je n'ai dit rien que la vérité. Je crois en Dieu et cela m'aide grandement à faire face à la vie.»

Rajee : «J'ai refusé qu'il me sodomise, il m'a poussée à quitter la maison»

Elle avait 17 ans quand elle s'est unie à lui. Il avait 26. Chauffeur de taxi, il passait le plus clair de son temps dehors. Dès le départ, elle sentait bien qu'il y avait quelque chose de louche dans leur couple. «C'était comme-ci il n'avait besoin que d'une femme à la maison. Pas de considération pour moi.» L'arrivée des enfants, au fur et à mesure, n'y changera rien. «Il ne s'occupait ni de moi, ni de nos trois enfants.»

Et plus le temps passait, elle ne pouvait que se rendre à l'évidence: son mari avait bien une double vie. A la maison, c'était lui le maître. Et les coups pleuvaient sur qui osait le contredire ou lui déplaire. «Il rencontrait des femmes avec qui il avait des pratiques sexuelles telles que la sodomie et il voulait que j'en fasse de même à la maison. Sous pression, j'ai un jour failli accepter, mais c'était hors de mes capacités. Il me battait et me disait toutes sortes de choses obscènes pour justifier son goût pour la sodomie.»

Voyant qu'elle campait sur ses positions, il a commencé à être encore plus ignoble à la maison. Personne n'y échappait - ni elle, ni ses enfants. Violence physique et verbale était devenue leur quotidien. «Il me disait de partir. La famille, au courant de ces problèmes, ne cessait de me dire de prendre courage: Pa pran li kont. Rod enn travay, okip to zanfan.»

Le jour où elle toucha le fond, elle s'est donné deux choix: se suicider ou quitter sa maison. Elle choisit finalement de trouver de l'aide. On l'a dirige vers SOS Femmes Battues. «Le jour où j'ai quitté sa maison, j'ai pris ma valise sous ses yeux. Il n'a rien fait pour me retenir. Au contraire, il pensait que je n'avais nulle part où aller. Il m'a d'ailleurs assuré que j'allais bien vite retourner vers lui. Il m'a demandé de prendre avec moi les trois enfants. Je l'ai fait. Nous sommes tous partis à SOS Femme.» C'était la fin de plus de 11 ans de vie commune.

Si dans ce centre elle était loin des coups, elle dut toutefois apprendre à être autonome. Dans un premier temps, elle travailla à l'usine avant de se mettre à son propre compte en tant que couturière. Les enfants, traumatisés par toute cette violence qu'ils avaient subie, ont finalement pu se reconstruire grâce à un encadrement adéquat. Après un an à SOS Femmes, ils ont même pu avoir une maison à eux. «Quand j'ai connu cet homme, je n'étais qu'un enfant. Il m'a vue devenir femme et il m'a cassée. Aujourd'hui avec mes enfants, je goûte à une vie paisible.» Son mari s'est, quant à lui, trouvé une nouvelle compagne: elle n'a que 16 ans.

Martine Théodore

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