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Marcelino, licencié de Desbro

«Zordi nou lor pave»

Le 26 mars dernier, comme d'habitude, les employés de Desbro International Ltd se rendent sur leur lieu de travail. Marcelino Bosquet, parmi. Pourtant, en ce lundi matin, alors que les employés se préparent à se mettre à l'ouvrage, une bien mauvaise nouvelle les attend. Rassemblés dans la cour de l'usine, à Plaine-Lauzun, ils reçoivent, chacun, leur lettre de licenciement. Ils sont 181 employés à voir leur vie basculer du jour au lendemain. Marcelino, père de famille, comme bon nombre de ses collègues, ne sait plus où donner de la tête pour continuer à faire vivre sa famille.

Marcelino semble bien fatigué. Un peu tendu aussi... Et cela se comprend. Après vingt-cinq ans passés au service de Desbro International Ltd, dont vingt-trois en tant qu'opérateur de chariot élévateur (forklift), il a été, comme les 180 autres employés de la compagnie, remercié pour ses «bons et loyaux services».

Ce lundi 26 mars restera à jamais gravé dans sa mémoire. Avec ses autres collègues, Marcelino s'est rendu sur son lieu de travail, mais au lieu de s'atteler à sa tâche, il se retrouve avec sa feuille de route entre les mains. Tous les employés étaient rassemblés dans la cour de l'établissement. «Il était environ 7h00. On nous a dit que l'usine fermait ses portes pour cause de faillite et que nous avions 120 jours de préavis. Que nous allions toucher notre salaire pendant cette période», raconte Marcelino. «On nous a demandé de travailler jusqu'au 31 mars. Après, nous pourrons rester chez nous. Notre salaire est habituellement crédité sur notre compte en banque.»

Grande désolation

Marcelino n'arrive toujours pas à comprendre comment ce licenciement lui est tombé dessus du jour au lendemain. «Pa tinn dir narnie avan...Ou al ek lintansyon pou travay, ou gagn ou let demisyon.» Membre de la Rolling Steel Workers Union (RSWU), il a appris de ses amis du syndicat que «la direction de Desbro avait téléphoné au siège du syndicat, le samedi 24 dans l'après-midi, pour solliciter une rencontre. Cela n'a pu avoir lieu. Toutefois, le président du syndicat a reçu un courrier, dimanche après-midi, l'informant de la fermeture de l'usine».

Aujourd'hui, le choc de la nouvelle laisse place à une grande désolation. A 51 ans, Marcelino doute fort de pouvoir trouver un emploi correct. «Comment trouver un nouvel emploi quand on a 51 ans? Qui va vouloir m'embaucher? Ou kroir mo kapav al fer manev mason laz 51 an, ek mo lasante kipa tro tro bon ?», ne cesse-t-il de se demander. Pourtant, il sera bien obligé de travailler. Marié et père de trois enfants, il a toujours son benjamin à sa charge. Ce dernier vient d'entrer au collège. «Il a encore tout devant lui», lâche ce père de famille responsable et soucieux de l'avenir des siens.

«Pou bizin debrouye»

De plus, Marcelino a contracté un emprunt, il y a de cela douze ans, pour la construction de sa maison. «C'est un emprunt sur vingt ans et j'ai encore huit ans de dettes à rembourser.» Et comme un malheur ne vient jamais seul, sans se douter de ce qui allait se passer, Marcelino a fait un nouvel emprunt de Rs 100 000 à la banque en janvier dernier - ceci dans le but de pouvoir terminer les travaux chez lui. «Je n'ai eu le temps que de payer une seule mensualité et me voilà sans emploi.»

La vie de Marcelino est aujourd'hui un cauchemar. La nuit, il ne dort presque plus. Et si jamais il s'assoupit, son sommeil est souvent ponctué d'idées noires en ce qu'il s'agit de l'avenir. «Comment faire pour joindre les deux bouts? Ma vie est devenue un enfer», lance cet homme visiblement fatigué physiquement et moralement. Et le coût de la vie à Maurice qui ne cesse d'augmenter ne fait qu'empirer la situation. «Ici, tout est cher. Que peut-on attendre de ce pays?»

Travailler chez Desbro a été pendant longtemps toute sa vie. «J'adorais mon travail. Avec d'autres employés, nous avons beaucoup contribué pour que cette compagnie progresse. Au fil des ans, Desbro s'était bien améliorée. Ti enn lizinn ki ti pe bien travay. Personnellement, j'ai toujours été un bon travailleur. Jamais un mauvais rapport. Jamais de problème. Ena kinn fer 35 an, 37 an serviss e zot retrouv zot lor pave zordi...».

«Pou bizin debrouye»

Aujourd'hui, pourvoir à ses besoins, alors qu'il se retrouve sans ressources financières, ne sera pas une mince affaire, d'autant plus que Marcelino ne peut compter que sur lui-même. «Mes autres enfants sont mariés et ont chacun leurs responsabilités.» Il se résigne donc à accepter tout petit boulot. «Pou bizin debrouye. Il faudra bien qu'on vive», répète-t-il, tout en étant conscient que ce ne sera pas une mince affaire. Si son salaire chez Desbro n'était pas astronomique, Marcelino avait tout de même de quoi permettre à sa famille de vivre décemment. Et les heures supplémentaires lui permettaient d'arrondir ses fins de mois. «Pendant ces 120 jours de préavis, nous n'aurons que notre salaire», explique-t-il. «De plus, poursuit notre interlocuteur, il nous faudra attendre que ces 120 jours soient passés avant de trouver un autre emploi. D'ici là, nous sommes toujours au service de Desbro.»

Avec le rachat de Desbro International Ltd par la compagnie sud-africaine Murray & Roberts, c'est une petite étincelle d'espoir qui a jailli chez Marcelino, qui espère que cette compagnie va réembaucher les ex-employés de Desbro. Il espère également que le ministre du Travail prendra cette affaire en considération et que les employés seront bientôt fixés sur leur compensation. D'ici là, Marcelino a mis tous ses projets en veilleuse, tels que les travaux dans sa maison. «On est bien obligé!», lâche-t-il d'un ton résigné.

Martine Théodore

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