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Canonisation


Santo Subito, tant qu'à faire...

Ceux d'entre les chrétiens qui connaissent les traditionnelles prudence et rigueur mises en œuvre lors d'un procès de canonisation étaient en mesure de juger trop empressés les inconditionnels du pape défunt qui, sur la place St-Pierre, à la mort de Jean-Paul II, déroulaient leurs banderoles Santo Subito, «saint tout de suite». Après la validation du récent «miracle» susceptible de conclure la phase préliminaire avant la béatification du souverain pontife polonais, je suis tenté de me demander si la spontanéité de croyants émus ne nous propose pas une idée de Dieu bien plus compatible avec la sensibilité contemporaine que ne le font certaines des conditions requises par la Congrégation des causes des saints. J'avais commencé à écrire cet article lorsque, comme une bouffée d'air frais et une consolation pascale après un décès qui m'avait bouleversé, je prends connaissance de la suggestion de Philippe Fanchette proposant qu'Antoinette Prudence soit vite portée sur nos autels.

Imaginons un peu cette profonde joie que nous ressentirions. À une ordination, idéalement à Rodrigues, mais aussi peut-être à Marie Reine-de-la-Paix, la puissante voix de Roger Cerveaux lançant : «Saints et Saintes de Dieu dont la vie et la mort ont crié Jésus-Christ sur les routes du monde.» Puis, au moment du récitatif : «Sainte Antoinette Prudence, apôtre de la société civile, priez pour nous.» Une reconnaissance que l'appel de Jean-Paul II, Rodrig dibout lor to lipie, a été puissamment entendu, un miracle de la communion des saints autrement plus probant qu'une quelconque guérison de thaumaturge.

Témoignage de foi

Notre Dieu est un Dieu qui sauve. Devons-nous, pour autant, parce que le mot grec soteria veut dire aussi bien salut que santé, laisser la guérison de maux que l'on croit incurables occuper une place centrale dans nos procès de béatification et de canonisation ? À une époque où l'on comprend mieux ce qu'est le psychosomatique, si l'on accepte qu'une totale ouverture à la possibilité de Dieu peut être équivalente au travail d'une thérapie psychanalytique, on veut bien admettre que le témoignage de foi d'un homme, ici Jean-Paul II, ait servi de médiation libératrice, de la part d'ombre à la part de lumière dans l'inconscient de Sr Marie Simon-Pierre. L'inconscient étant aussi là où le somatique rencontre le nœud psychique de son mal. En revanche, croire à un miracle dû à l'intercession du bon pape polonais donnerait de l'œuvre de salut l'image d'un numéro de magie et, également dérangeant, donnerait de Dieu l'image d'un potentat arbitraire.

Dieu, selon la formule lumineuse de St Anselme de Cantorbéry (1033-1109), est «quelque chose de tel que rien de plus grand ne puisse être pensé». Et, tout comme il nous est impossible de situer dans une chronologie mathématique un avant du Big Bang ou, d'égale manière, de penser un univers statique comme un univers en expansion, parce que notre expérience du sensible ne nous permet pas de concevoir, dans l'intelligible, une grandeur sans limites, sans doute notre représentation de Dieu n'échappera-t-elle jamais aux images que nous impose notre radical anthropomorphisme. Reste que nous pourrions tenter, quand même, aujourd'hui, de penser Dieu et, surtout, de communiquer la possibilité de Dieu avec des images autres que celles inspirées par la coterie réunie autour de Néron, voire par la cour du Roi-Soleil.

Il y avait autour de Louis XIV, une reine-mère, des princes du sang, des marquis de cour. Tant qu'elle vécut, Anne d'Autriche fut en mesure d'intercéder auprès de son fils, les princes du sang lui faisaient valoir les grandes demandes de leurs duchés, les courtisans intervenant pour telle ou telle faveur. Parce que Cyrille d'Alexandrie a voulu défendre la réalité de l'incarnation face à ce que l'on a appelé l'hérésie nestorienne, le concile d'Ephèse a finalement proclamé, en 431, que Marie était mère de Dieu, Theotokos. Cela est d'un embarras suffisant pour un esprit contemporain, notamment dans le nécessaire dialogue avec l'islam, pour qu'on envisage également, dans la foulée, de penser à neuf ce que pourrait bien être l'intercession de Marie, celle vers laquelle s'élèvent tant de confiantes et affectueuses prières. Cette notion d'intercession ­ ajout superfétatoire à la médiation pascale ­ étant, par ailleurs, encore au cœur de la reconnaissance des vertus de nos saints et bienheureux.

Marie

Dans une perspective contemporaine, reconnaissant le rôle central de la mère dans le processus de maturation d'une liberté, notre époque serait à même de conférer à Marie, dans notre économie du salut, un rôle et une fonction susceptibles de

mieux faire valoir le respect dû aux femmes, si ce n'est de rappeler aux mères combien, à elles en priorité, incombe la responsabilité de transmettre les meilleures valeurs de notre humanité. À cette époque où notre Eglise a vu un pape se rendre à la synagogue de Rome et prier devant le Mur des Lamentations à Jérusalem ; à cette époque où nous commençons, enfin, à accepter sereinement qu'il n'y a pas eu de peuple déicide et que, comme le note bien l'évangile de saint Jean, notre «salut vient des Juifs», nous pourrions aussi percevoir Marie, et cela serait d'une grande richesse, comme le point d'aboutissement d'un révélé juif. Marie perçue comme une orante et une croyante vétérotestamentaire transmettant à son fils la mémoire des patriarches, des prophètes et des sages tout comme la conscience, alors contemporaine, du judaïsme palestinien. Et le modèle pour notre XXIe siècle et le rappel si nécessaire de la judéité d'où nous venons seraient bien assez forts pour que l'honneur dû à Marie ne souffre pas de la révision tant d'un titre aberrant (Theotokos) que d'une fonction (priez pour nous) qui suggère que Dieu compterait ses grâces, ce dernier pluriel même devant, sans doute, être récusé.

L'institut de recherche pour l'étude des religions de l'université Paris IV-Sorbonne a lancé un projet intitulé Les religions, la médecine et la souffrance. Un texte qu'a rédigé, dans le cadre de ce projet, Jean-Yves Baziou, docteur en théologie, a été publié sur le site de theologia.com. Le théologien écrit : «Dans l'épreuve, on peut osciller entre deux options : ou bien ne pas dissocier la dénonciation de la souffrance et la lutte contre elle de la foi en Dieu pour sauver de l'absurde une vie abîmée, ou bien considérer que la souffrance est le signe d'un monde cassé où l'existence de Dieu ne peut plus être envisagée. Tout un humanisme contemporain occidental s'est porté vers cette seconde alternative et fait refluer vers les représentations religieuses, notamment la représentation chrétienne de Dieu, la souffrance humaine comme l'une de leurs critiques les plus radicales.» Face à la mort d'un enfant, au cancer d'une jeune mère ou après le tsunami de Noël 2004, ne nous est-il jamais arrivé d'entendre, même dans la bouche de chrétiens, cette phrase cruelle : «Pourquoi le Bon Dieu a-t-il permis cela ?». Cette question est naïve mais, face à la représentation d'un Dieu administrant ses grâces selon son bon plaisir, elle n'est pas moins fondée que le propos de Camus, dans La Peste, cité par Baziou dans son article : «Puisque l'ordre du monde est réglé par la mort, peut-être vaut-il mieux pour Dieu qu'on ne croie pas en lui et qu'on lutte de toutes ses forces contre la mort, sans lever les yeux vers le ciel où il se tait.»

«Shekinah»

Il nous est difficile ­ cela nous semble même, parfois, intolérable ­ de ne pas avoir de réponse à opposer à cette radicale question que nous pose une honnête incroyance. Est-ce parce que, fondamentalement, nous ne sommes pas encore convaincus que la foi n'est pas le contraire de cette dernière, mais plutôt son autre dialectique ? Ce qui aurait pour conséquence, lourde mais si profondément inscrite dans le mystère de l'incarnation, que nous devions commencer par prendre à notre compte les plus difficiles questions qui troublent la part la plus rigoureusement morale de nos contemporains non croyants. En espérant que nous nous donnerions de meilleures chances de les convaincre de la possibilité de Dieu si nous étions mieux capables de comparaître avec eux au procès profane que fait le sens à un monde en apparence insensé.

La sainteté de nos saints et bienheureux devrait aussi, dans cette conquête du sens, servir d'indicateur et de repère. On l'a bien compris pour Jean-Paul II et Antoinette. Leurs vies furent des miracles du sens, des révélations d'une orientation viable. Laissons les miracles de guérison aux magiciens. Et tentons de croire en ce Dieu qui est présence, au cœur du croyant, au point de rencontre des vraies questions qui attendent une réponse de liberté. Et non d'apologétique douteuse.

Au Dieu potentat et thaumaturge, il est encore possible de préférer la nuée le jour et la colonne de feu la nuit, la Shekinah, la direction offerte dans le désert à un peuple en quête d'une terre et de sa liberté.

Un paroissien

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