Rendre service

Après avoir rendu grâce en plein cœur de sa grande épreuve, Jésus a voulu poser un geste simple mais fort : laver les pieds de ses disciples. Ce geste est beaucoup plus qu'un geste sympathique pour ceux qui avaient bien travaillé pour préparer le repas pascal ; bien plus qu'un «beau geste» envers ceux qui devaient trahir, renier ou s'enfuir. Il est le signe par lequel Jésus choisit de nous dire sa manière d'être avec nous tous les jours jusqu'à la fin des temps.

Jésus associe toujours le service avec le don de sa vie. Dès le premier mouvement de l'Incarnation, l'être serviteur est en première ligne. «Lui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu ; mais il s'anéantit lui-même, prenant la condition de serviteur et devenant semblable aux hommes.» (Ph 2, 6-7).

De même, au dernier jour de sa vie, sachant que le Père avait tout remis entre ses mains, qu'il était venu de Dieu et s'en allait vers Dieu, il noue le tablier du serviteur. Ce qui ouvre sa vie d'homme, comme ce qui la conclut c'est toujours le service. C'est pourquoi sans doute, ce geste n'a pas été oublié depuis 2000 ans. Nous pressentons qu'il y a là l'expression à la fois la plus forte et la plus simple de la manière d'être de Dieu avec nous.

Ce n'est pas étonnant que le lavement des pieds devienne aussi l'ordre de mission de Jésus pour nous prêtres : «C'est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez vous aussi comme moi j'ai fait pour vous. En vérité, je vous le dis, le serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'envoie. Sachant cela, heureux êtes vous si vous le faites.» (Jn 13, 15-17).

Notre rôle de prêtre, notre vocation propre, ce n'est pas de tout régenter dans la communauté, d'avoir une parole pertinente sur tous les sujets ou de trouver des solutions aux problèmes qui agitent notre société. Notre vocation, c'est de servir. Servir, ce n'est pas «réussir» socialement, ou être reconnu pour sa contribution, servir c'est se dessaisir de sa vie, donner la vie pour accompagner, marcher avec, souffrir avec, soutenir, consoler, interpeller, comme un fidèle compagnon de route.

C'est le service humble, fidèle, assumé pour la vie et non pas la réussite sociale qui est la source de notre paix intérieure, de cette joie que nous promet le Christ : «Je vous dis cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.»

Le service de la croissance de la foi

Le prêtre est ordonné pour un triple service. Comme je vous le disais dans la lettre pastorale de Carême, il y a d'abord le service de la croissance de la foi des fidèles. Souvent, surtout en temps de pénurie, nous prêtres sommes tentés de faire appel aux laïcs pour nous donner un coup de main, pour faire marcher notre paroisse.

Les fidèles laïcs ou les religieux, religieuses qui s'engagent ne sont pas à notre service, mais au service de la mission de l'Eglise. C'est nous qui sommes à leur service pour les aider à entendre l'appel du Christ et à répondre fidèlement à leur appel dans leur vie de famille, dans leur travail ou leurs engagements. L'autorité que nous avons reçue par l'ordination est une responsabilité : celle de veiller à ce que les fidèles puissent grandir dans la foi. Plus nous serons à leur disposition pour ce service spécifique, plus ils prendront volontiers leur part dans la mission de l'Eglise. N'ayons pas peur de prendre du temps pour mettre les fidèles en contact vivant avec le Christ. Tout le reste nous sera donné de surcroît.

Regarder le Christ, c'est ce qu'il a fait pour Pierre au beau milieu de l'épreuve de sa passion :

a) il lui dit par exemple : «Moi j'ai prié pour toi afin que ta foi ne défaille pas. Toi quand tu seras retourné, affermis tes frères.» (Lc 22, 32)

b) ou bien encore quand Pierre refuse que Jésus lui lave les pieds, celui-ci répond avec la patience d'un bon accompagnateur : «Ce que je fais tu ne le sais pas maintenant, tu comprendras plus tard.» (Jn 13, 7)

Le service de l'unité de la famille Eglise

Le prêtre est ordonné pour servir aussi l'unité de la famille Eglise. Il y a beaucoup de diversité dans cette famille : des cultures différentes, des milieux sociaux différents, des sensibilités pastorales différentes. Servir l'unité, ce n'est pas insister pour que tout le monde pense pareil, agisse dans le même sens ou s'engage de la même manière. Servir l'unité, c'est plutôt promouvoir l'accueil mutuel entre les frères et les sœurs d'une communauté paroissiale. L'expérience montre que ce service est souvent crucifiant. Comme pour le Christ qui a aimé l'Eglise jusqu'à se livrer pour elle, servir l'unité conduit le prêtre à donner sa vie. Regardez le Christ : jusqu'au dernier repas les apôtres continuaient à se chamailler pour savoir qui était le plus grand (Lc 23, 24-27). Jésus dit clairement que le chemin à prendre pour bâtir l'unité du corps c'est le chemin du service. «Voici que je suis au milieu de vous comme celui qui sert» Pensez au Père Laval : c'est parce qu'il a donné sa vie qu'il est devenu l'apôtre de l'unité mauricienne et qu'aujourd'hui encore il est un ferment d'unité.

Le service de la mission

Enfin, le prêtre est ordonné pour servir la mission de l'Eglise : son service consiste à éveiller chez les fidèles le sens de cette mission dans toute son ampleur, les aider à discerner quelle serait la contribution de chacun, soutenir, accompagner les fidèles qui assument des responsabilités.

Servir la mission, c'est ne pas se laisser abattre par nos propres limites ou par celles de nos communauté ; au contraire, servir la mission c'est contempler toujours les vastes horizons où le Christ nous appelle. C'est se laisser saisir de pitié comme le Christ devant la foule qui est comme des brebis sans berger ; c'est prier le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers à sa moisson. C'est parler des besoins pastoraux des gens qui nous touchent; c'est appeler des amis à participer, c'est encourager, soutenir. Regarder le Christ ressuscité, c'est ce qu'il a fait avec ses apôtres qui se relevaient à peine de la honte d'avoir renié ou d'avoir fui. C'est avec ces pauvres types que le Christ a marché, c'est avec eux qu'il a partagé le pain au bord de la mer, c'est à eux qu'il a posé une seule question «M'aimes-tu ?» avant de leur demander à être berger à leur tour.

Conclusion

En ce Jeudi Saint, au moment où nous allons renouveler l'engagement de notre ordination, rappelons-nous d'une chose ; au cœur de notre vocation de prêtre, il y a un appel non pas à réussir socialement ou même pastoralement, mais à être fidèle à une personne : Jésus, qui nous appelle et nous envoie ; fidèle aussi au service qu'il nous demande. Jésus, à la fin de sa vie, n'a pas réussi humainement. Il n'a pas réussi à convaincre ni les autorités, ni la foule, ni ses apôtres ; il n'a pas pu maintenir la cohésion du groupe des apôtres.

Mais il a été fidèle à son Père. Il a été fidèle au service qui lui était demandé et ce jusqu'au don de sa vie.

- Et c'est cela dont nous faisons mémoire dans chaque Eucharistie

- C'est cela qui est notre nourriture dans chaque Eucharistie

- C'est cela qui nous sauve aujourd'hui.

Aujourd'hui Jeudi Saint, nous sommes appelés comme Jésus à semer une vie de service fidèle au milieu d'un monde perturbé et d'une Eglise ballottée. Demain, Vendredi Saint, ce service semé, tombé en terre, est appelé à mourir à lui même, à se dessaisir de sa hantise d'une réussite sociale, à s'abandonner comme le Christ sur la Croix entre les mains du Père.

Le troisième jour, ce service semé qui a accepté de mourir donnera des bourgeons inattendus et portera du fruit pour la joie de l'Eglise et le salut du monde.

Mgr Maurice E. Piat

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