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Messe chrismale


Mgr Piat : «Servir la mission, c'est contempler toujours les vastes horizons où le Christ nous appelle»

Nous entrons dans le triduum pascal cette année alors que des nuages lourds pèsent sur notre pays et sur notre Eglise. Dans un Etat de droit nous devons à tout prix respecter les lois en vigueur, mais cela ne nous empêche pas de reconnaître que nos frères musulmans ont été perturbés par un jugement récent de la Cour suprême. La contestation par rapport à la suppression des subventions pour les «fees» d'examen secoue le milieu scolaire, et déborde dans la rue. La fermeture annoncée, pour l'an prochain, de trois usines sucrières, même si celle-ci était programmée depuis longtemps, plonge beaucoup de familles dans l'angoisse et suscite de nouvelles tensions entre le gouvernement et l'industrie sucrière. D'autant plus que cette annonce coïncide avec la fermeture soudaine de Desbro qui, elle, n'était pas au programme. Par ailleurs, au moment où certaines unités de la police commençaient à marquer des points, voilà qu'elles sont subitement démantelées, on se demande pourquoi. Les dernières tentatives de convaincre l'opinion de la nécessité de légaliser l'avortement dans certains cas bouleversent une société attachée au droit à la vie de l'enfant qui vit dans le sein de sa mère.

Comme l'Eglise ne vit pas dans une bulle, elle est affectée par ces différentes perturbations. De plus, elle connaît elle aussi ses propres tiraillements et difficultés internes : le départ récent de plusieurs jeunes prêtres a fait beaucoup souffrir ; le manque de relève et la diminution du nombre de prêtres inquiète. Les tensions récurrentes entre groupes de cultures différentes mettent à l'épreuve notre capacité de vivre ensemble, et de communier à la même mission.

Au moment où nous nous préparons à célébrer la Pâques au milieu de ces tensions et de ces perturbations, il est bon de se rappeler que Jésus et ses apôtres eux aussi se sont préparés à célébrer la dernière Pâques de Jésus sur la terre dans une atmosphère lourde, pesante.

A cette époque, la Nation juive était profondément troublée. L'occupation du pays par les Romains était ressentie comme un affront. De plus, les gens étaient divisés à ce sujet : il y avait ceux qui profitaient de la situation pour s'enrichir - c'était les Hérodiens et les publicains. Il y avait ceux qui résistaient plus ou moins violemment aux Romains au nom d'un attachement rigide à des interdits religieux - c'était les pharisiens. Ces derniers accusaient aussi les pécheurs, les pauvres, les petits, d'être responsables de ce malheur national qui, selon eux, était dû à l'infidélité du peuple. Le petit peuple était donc exploité par les Hérodiens profiteurs et méprisé par les pharisiens remplis d'eux mêmes.

Jésus, lui, avait eu une attention spéciale pour ce peuple de pauvres et de pécheurs. Cela avait tellement exaspéré et les Hérodiens et les Pharisiens qu'ils avaient décidé d'éliminer Jésus. Il le savait et s'attendait à être arrêté d'un moment à l'autre.

Tout cela avait des répercussions sur la communauté des apôtres qui était, elle aussi, secouée par des tensions internes : il y avait ceux (Jacques et Jean, par exemple) qui pensaient que Jésus réussirait à chasser les Romains et à prendre le pouvoir ; ils cherchaient alors à accaparer les meilleures places. Il y avait celui qui, déçu par l'inaction politique de Jésus, décide de le trahir et de le livrer aux autorités. Il y avait enfin ceux qui, devant l'arrestation de Jésus, devaient se décourager, renier et s'enfuir.

La façon dont Jésus a réagi dans cette situation terriblement éprouvante peut nous inspirer aujour

d'hui au moment où nous aussi nous devons célébrer la Pâques sous un ciel lourd. Au milieu des tensions externes et des tiraillements internes, Jésus, lui, a choisi de rendre grâce à Dieu et de rendre service à ses frères.

Rendre grâce

Au moment où les autorités religieuses et politiques se liguent pour l'éliminer, au moment où la communauté des apôtres se désagrège, Jésus prend du pain, le bénit et rend grâce. Démuni devant la tournure que prennent les événements, il affirme sa foi en un Dieu qui voit la misère de son peuple, qui connaît ses souffrances et qui est descendu pour le délivrer. Cette foi est une manière de s'offrir lui même, d'avoir le courage d'espérer en celui dont l'amour est plus fort que la haine, d'espérer en la puissance d'un amour qui se manifeste dans l'apparente faiblesse d'un homme qui donne sa vie.

Aujourd'hui, nous aussi, nous sommes appelés à rendre grâce, au milieu de nos tensions et de nos tiraillements. Parce que nous croyons qu'au cœur de nos difficultés Dieu est à l'œuvre parmi nous et nous invite à œuvrer avec lui. Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire dans ma lettre pastorale, je rends grâce pour tous ces signes que le Seigneur nous donne pour nous montrer qu'il travaille notre monde à la manière d'un ferment. Je rends grâce pour nos frères et sœurs mauriciens qui construisent leur vie sur le roc de la Parole de Dieu ou sur des valeurs morales solides, pour ceux qui luttent pour le respect de la vie et des droits humains, pour une vraie fraternité mauricienne, pour le respect et la promotion de la famille.

En ce Jeudi Saint, fête du sacerdoce, je voudrais rendre grâce de manière spéciale pour les prêtres que le Seigneur donne à notre Eglise. Chers frères prêtres, vous qui venez de plusieurs pays et de plusieurs horizons culturels, vous êtes les collaborateurs que le Seigneur me donne, et les pasteurs qu'il donne à l'Eglise pour la guider sur les chemins de la vie. Le départ récent de quelques uns de nos confrères ne doit pas nous faire oublier la générosité et la fidélité de ceux qui restent et ceux qui portent le poids du jour et de la chaleur. Merci, chers frères prêtres, pour votre collaboration loyale à la mission qui nous est confiée, faire résonner l'Evangile dans la société mauricienne. Merci pour votre soutien et votre compréhension pour les faiblesses et les idiosyncrasies de votre évêque. Merci pour votre fidélité créative, qui vous pousse à chercher constamment les moyens toujours plus adaptées pour annoncer l'Evangile ; merci de chercher loyalement à vivre une vraie coresponsabilité avec les fidèles laïcs, les religieux, les religieuses, afin que nous portions ensemble la mission qui nous est confiée.

Rendre grâce au milieu de l'épreuve n'est pas simplement une recette pour trouver un peu de consolation quand les temps sont durs. Rendre grâce c'est plonger au cœur du mystère de la présence de Dieu dans nos vies d'hommes et de femmes. Rendre grâce c'est rejoindre en profondeur au dessous des vagues de surface et de l'écume de l'actualité, la lame de fond puissante de la présence active d'un Dieu qui nous sauve : la force tranquille du Dieu vivant dont la droite nous saisit, dont la main nous conduit.

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