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Pots de Terre ­ Pots de Fer

Peut-on détourner l'attention de ces nombreuses familles actuellement dans la tourmente des pertes d'emplois? Jamais autant de pères de famille ne se sont retrouvés éjectés de leurs emplois, comme ils le sont ces temps-ci. Les mises brutales au chômage occupent le champ de nos actualités plus que les créations d'emplois.

La fermeture de Desbro unité de production de fers de construction, a mis sur le pavé, avec une rare brutalité, plus d'une centaine de travailleurs, du jour au lendemain. On n'a aucune peine à imaginer le drame humain qu'une pareille situation occasionne. Une conjoncture si triste surtout marquée, dès le départ, par l'évidente absence de volonté de sauver leurs emplois. Pourtant Desbro n'est pas, de mémoire d'entrepreneur du pays et de compétence ouvrière, n'importe quelle entreprise ! Elle s'est insérée, depuis des décennies, dans le rare tissu d'un savoir-faire productif auquel tout le paysage technique de construction d'immeubles et de bâtiments, à Maurice, repose.

Il est de ces entreprises locales, qui méritent de l'Etat, un vigoureux soutien. Un soutien que toute entreprise mauricienne, d'envergure nationale, est en droit d'attendre. Quand une entreprise est mauricienne, dans un créneau sûr et fort, n'appartient-il pas à l'Etat d'en assumer toutes ses responsabilités ? N'y a-t-il pas là, raison suffisante, pour en faire une cause de préférence nationale ? Une usine mauricienne d'importance, à sauver, des emplois à préserver, ne sont-ce pas là raison nécessaire à la solidarité publique

Responsabilités de l'État

Dans le cas de Desbro, l'Etat ne peut se défiler devant sa responsabilité. Dans un effort de préservation des emplois face à une fermeture trop facilement consentie. Emplois si allègrement supprimés. Si la Protection of Borrowers Act est venue tant soit peu, protéger l'intérêt des emprunteurs que la non-réglementation du marché des prêts livrait aux griffes acérées d'impitoyables prêteurs, il est sans doute temps qu'une loi plus ferme, en matière d'emplois supprimés, vienne protéger les plus vulnérables. Employés d'Etat connus comme employés privés, de grands groupes surtout.

Ces travailleurs ont autant de droit que des banques et des organismes financiers d'être considérés comme des créanciers priviligiés. Une créance forte devant impliquer aujourd'hui, obligation de redéploiement. Au sein de l'Etat si l'Etat licencie, ou d'entreprises à dimension de gros groupes de conglomérats ou de consortium est-ce là qu'on comprime les emplois. Une créance qui irait au-delà d'une petite compensation. Une créance qui vaut le dédommagement. Un dédommagement adéquatement représentatif du temps, de la compétence, de la participation à la création du good-will de l'entreprise surtout par les plus vulnérables. La good gouvernance est aussi une ethique de protection des plus faibles au sein d'une entreprise.

Précarité du travail

Il en est de même pour tous ces emplois que l'on supprime, véritables pots de terre, avec la fermeture de Riche-en Eau, Mon Désert, Mon Loisir. Une suppression dit-on de plusieurs milliers

d'emplois. Dans beaucoup de licenciements antérieurs, les compensations se sont avérées largement insuffisantes. Là encore, il est à se demander si de telles suppressions d'emploi ne devraient pas d'abord et avant tout impliquer, obligation de redéploiement avec maintien de salaires et avantages de service acquis. Le SIE (Amendment Bill) a-t-il fait suffisamment cas de l'élément de précarité du travail en milieu sucrier ? De plus, avec la promesse d'accompagnement de l'Union européenne, plusieurs milliards dit-on à décaisser, quelle est la part spécifique à la protection de la précarité des emplois ? L'a-t-on officiellement négociée ? Quelle clause sociale est inhérente à la somme qui sera bientôt décaissée ? La presse nationale rapporte que jusqu'aujourd'hui, les licenciés de la sucrerie de St-Félix n'ont pas encore été compensés. Le seront-ils jamais ?

Pour la DWC et le garage de la police, il a été démontré, sur pression de l'opinion publique, que le redéploiement des travailleurs, quand on veut bien se donner la peine de s'en occuper, est possible. Dans l'éducation, un accord lie le personnel enseignant à l'Etat, en cas de fermeture, visant à assurer le redéploiement du personnel affecté. Ce sont là des avancées du droit du travail, encore embryonnaire sans doute, mais nécessaires dans le contexte d'une entreprise mauricienne plus juste et plus humaine. Ne soyons pas borgne à l'existence de ces pots de terre

Absence de filet de protection

De plus partout où c'est possible il faudrait pour les travailleurs, déjà en emploi, d'un plan d'assurance chômage avec soutien actif de l'Etat. Cela devrait être inclus dans les conditions générales de travail. Un «Tripartite Forum» est annoncé pour bientôt. Gageons qu'on tiendrait compte de tout cela. Au vu de nombreux pères de famille sur le pavé on se rend compte à quel point la brutalité des licenciements étale cruellement l'absence de filet de protection, même minime, pour ces travailleurs, qui ont sué, sang et eau, des années durant, pour leurs entreprises, et au-delà pour le bien de la collectivité, en général.

Les pouvoirs publics ont crée une commission des lois avec à sa tête l'éminent juriste Guy Ollivry. Beaucoup de nos lois demandent en effet à être dépoussiérées, adaptées aux réalités du jour. Il y va de notre environnement sonore, comme c'est le débat du jour, jusqu'aux pratiques désuètes de sanctions douanières en passant par la traque de la fraude fiscale. Les lois de protection de l'emploi ont aussi besoin d'actualisation. Sans dissuader la création d'emplois, nos lois doivent en assurer leur adéquate protection. Pour que ceux qui en créent n'aient pas plus de considération que ceux qui en perdent. Il ne peut y avoir dans notre société qui se veut plus humaine, de marché du travail occupé par les seuls pots de fer au détriment des pots de terre.

Serge Ng Tat Chung

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