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Homélie de Mgr Alain Harel lors des obsèques d'Antoinette Prudence


«Quel fut le fil conducteur
de la vie d'Antoinette?»

Alors que nous vivons la semaine sainte, comment ne pas faire nôtre le cri de Jésus en croix : «Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné» ? Oui, un immense chagrin déchire notre coeur, le coeur de sa famille, le coeur de Rodrigues, le coeur de l'Eglise. Nous sommes désemparés, nous nous sentons orphelins. Pourquoi Seigneur, pourquoi ?

Les mots sont impuissants à exprimer ce que nous ressentons les uns et les autres. Nous pensons spécialement à sa maman, à son frère Roc et à ses soeurs, à ses neveux et nièces, ses beaux-frères et à tous ses amis ici à Rodrigues, à l'île Maurice et à travers le monde. En cette semaine sainte, au coeur de notre chagrin, nous savons que les bras largement ouvertes de Jésus sur la croix accueillent Antoinette. Jésus la conduit vers son Père et notre Père. «Je ne meurs pas»‚ disait sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, «J'entre dans la vie.»

Nourrie de l'évangile

Antoinette s'est nourrie de l'Evangile. Le récit des pèlerins d'Emmaüs était à la base de sa spiritualité et c'est un passage d'Evangile qu'elle appréciait particulièrement. Sa mort soudaine, à 54 ans, nous rappelle que nous sommes des pèlerins sur cette terre. Nous sommes de passage !

Dans les semaines, les mois à venir, nous serons invités à relire ces événements dans la foi ­ ce que nous avons vécu avec elle, ce qu'elle nous disait, ses interpellations, ses insistances - et ainsi nous pourrons mieux découvrir ce que le Christ attend de nous pour poursuivre la route.

Antoinette a assumé généreusement dans la société et dans l'Eglise de nombreuses responsabilités. Elle fut institutrice, et plus tard, responsable de la formation des instituteurs et membre du comité de direction et d'orientation de la RCEA et ensuite manager des écoles primaires catholiques. Elle fut la cheville ouvrière des Assises de l'École catholique à Rodrigues et de la promotion de la pédagogie inclusive.

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Ce souci de l'épanouissement de l'enfant, elle l'a développé au sein de l'ACE. Elle fut permanente du MIDADE, à Paris, et ensuite elle en fut la présidente. Elle a acquis ainsi une dimension internationale au sein du MIDADE.

Il y a 16 ans, à son retour à Rodrigues, elle fut nommée directrice du Centre Carrefour et responsable de la formation des mouvements. Elle a fait du Centre Carrefour un vrai lieu de rencontre, de débat, de formation et de conscientisation. Que de prises de position prophétiques et dérangeantes ont pris naissance à partir des réflexions du Centre Carrefour !

Durant ces dernières années, une de ses grandes joies fut la formation de l'Action catholique des femmes, un mouvement en pleine expansion. Le vendredi précédant sa maladie a eu lieu la «conversation des femmes», dont le thème pour la journée était : «Créativité, oui ! Assistance, non !». Tout un programme qui reflète bien la pensée d'Antoinette. La promotion de la femme fut une des grandes priorités de sa vie.

Militance de tous les instants

Par son engagement au sein du Front pour l'autonomie de Rodrigues‚ (FAR) et aussi par une militance de tous les instants, Antoinette a joué un rôle majeur dans l'accession de Rodrigues au statut d'autonomie. Auparavant, elle fut présidente du Rodrigues Local Council‚ mettant l'accent sur la démocratie participative. Sur le plan écclésial, Antoinette a eu également un rôle moteur au niveau du Synode. C'est elle qui au Centre Carrefour a fait la demande au cardinal Tomko pour que l'Eglise qui se trouve à Rodrigues soit reconnue officiellement dans sa spécificité.

Quelle fut sa joie lorsque l'Eglise à Rodrigues devint un vicariat apostolique ! Elle a été nommée par Jean-Paul II pour être membre de la Commission pontificale des laïcs.

Amie et conseillère

J'ai souvent dit et je le redis ce matin que j'ai eu beaucoup de chance d'avoir Antoinette comme amie et principale conseillère, elle qui fut choisie par deux papes pour les éclairer dans leur mission ! Depuis un an, elle était membre de la commission théologique et pastorale de la CEDOI.

A travers ses engagements multiples, ses nombreuses activités, quel fut le fil conducteur de la vie d'Antoinette ? Autour de quoi, de qui, se faisait l'unité de sa vie ?

Attention permanente à la vie

Un premier aspect qui a toujours guidé sa vie, me semble t-il, c'est cette attention permanente aux situations de vie, aux réalités de notre société et surtout aux personnes. Antoinette avait une capacité d'analyse fulgurante : elle avait le courage de ses convictions, même si cela devait susciter des critiques. Elle etait blessée lorsque ses proches souffraient des conséquences de ses engagements.

Antoinette avait un profond attachement pour son île, pour les Rodriguais et les Rodriguaises. Sa préoccupation et son combat permanents furent la promotion et le respect de l'homme et de la femme au sein d'une île Rodrigues autonome.

Elle aimait ce peuple de Rodrigues. Elle vous aimait et c'est la raison pour laquelle elle pouvait parfois se montrer exigeante, refusant le double langage, souffrant de ne pas toujours être comprise sur ses vraies motivations.

Attachement au Christ

Le deuxième pôle de la vie d'Antoinette fut son attachement et son amitié pour le Christ et pour son Eglise. Aimant l'Eglise, elle pouvait être critique à son égard et ceci par rapport aux lourdeurs qui étaient pour elle autant d'obstacles au témoignage de l'Evangile. Tout en reconnaissant la valeur des autres vocations, elle mettait beaucoup l'accent sur la vocation et la promotion d'une spiritualité propre des laïcs.

Une vocation et une spiritualité qui, dans la ligne du Concile Vatican II, consistent à promouvoir les valeurs de l'Evangile au coeur même des structures politiques, sociales, économiques, familiales et de l'éducation, là où se décident l'avenir de l'homme et de notre vie en société. Chaque dimanche, elle venait puiser dans le sacrement de la messe la force de vivre sa semaine comme une disciple du Christ.

Cette attention à la vie, à la vie ordinaire, quotidienne, et cet attachement au Christ ont unifié sa vie au coeur même de ses multiples activités.

Fidélités à sa mémoire

Si nous voulons être fidèles à l'amitié qu'Antoinette nous a offerte avec tant de générosité, si nous voulons être fidèles à sa mémoire, nous devons inlassablement, dans notre grande diversité, promouvoir une Ile Rodrigues autonome.

Une société où la culture et l'identité rodriguaises soient reconnues et valorisées. Une société ou la paix rime avec la vérité et la justice. Si nous voulons être fidèles à la mémoire d'Antoinette, nous devons répondre à l'appel du Christ et promouvoir une Eglise prophétique.

Une Eglise qui n'a pas peur de dénoncer les injustices, qui n'a pas peur de dénoncer tout ce qui peut écraser l'homme et la femme. Dénoncer mais aussi annoncer et promouvoir par nos actions, nos attitudes et nos paroles une société où se construit le Royaume de Dieu.

Le dimanche suivant la mort de Jésus, Marie de Magdala se rend au tombeau. Voyant le tombeau vide, elle dit : «On a enlevé mon Seigneur, je ne sais pas ou on l'a mis.» Après avoir dit ces mots, elle se retourna et vit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c'était lui.

Jésus lui demanda : «Pourquoi pleures-tu, qui cherches-tu ?» Elle pensa que c'était le jardinier de sorte qu'elle lui dit : «Si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis et j'irai le reprendre.» Jésus lui dit : «Marie !» Elle se retourna vers lui et lui dit en hébreu : «Rabbouni !». Jésus lui dit : «Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va dire à mes frères que je monte vers mon Père, qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu.» Alors Marie de Magdala s'en alla annoncer aux disciples : «J'ai vu le Seigneur» (Jn 20, 13-18).

Ce même Jésus appelle Antoinette et lui dit : «Antoinette !». Celle qui a toujours cherché son Seigneur dans la vie quotidienne, à la lumière claire obscure de la foi, nous dit, ce matin, à nous tous ici rassemblés : «J'ai vu le Seigneur !»

Que cette espérance habite nos coeurs, nous qui allons célébrer cette eucharistie, qui rendons grâce à Dieu pour Jésus qui a accompagné Antoinette durant sa vie sur cette terre et qui maintenant lui dit : «Viens vers mon Père.»

Mgr Alain Harel

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