Alain Franchon

«La pauvreté, si nous sommes suffisamment nombreux
à élever nos voix, sera un combat prioritaire»

Alain Fanchon est président d'ATD/Quart-Monde.

Il partage son expérience autour du combat contre la misère.

Pourquoi vous êtes-vous engagé dans le combat contre la pauvreté ?

J'avais au départ un engagement syndical au niveau de mon métier d'infirmier. Ma rencontre avec ATD/Quart-Monde m'a ouvert les yeux sur les réalités des plus pauvres. J'y ai découvert une grosse injustice qui voudrait que les pauvres soient responsables de leur présente situation. Et j'ai choisi de m'investir contre ce type d'injustice, estimant qu'il faut créer une unité en faveur de ce combat contre la misère, qui ne bénéficie pas d'une réelle mobilisation des forces.

Et comment expliquez-vous ce fait ?

Je crois qu'il y a, à la base, un gros problème de compréhension de la pauvreté. Même de la part de ceux qui l'ont connue et qui s'en sont sortis. Leur argument est : «Bann-la bizin fer parey kouma nou. Nek suiv nou lexemp» Ils voient les choses de manière assez simpliste. Je m'explique : autrefois, il était possible d'acheter un quart d'huile, dix sous de siaw, une moitié de pain, un demi-quart de pomme de terre. Il est impossible d'en faire de même aujourd'hui : le siaw, il faut le prendre en chopine, l'huile en bouteille.

Nous voyons qu'avec le développement, il y a une couche sociale qui se paupérise. Il faut donc poser la problématique non en termes de personnes ­ elles sont responsables de leur pauvreté, comme je le disais plus haut ­, mais davantage en termes de structures économiques, de type de développement et de conception de la société.

Il y a un autre discours qui tend à renforcer cette incompréhension : «Seki fer zefor pou rekonpanse.» Il y a des réalités historiques qui font, par exemple, que, de génération en génération, certains enfants ne tirent pas pleinement profit de l'éducation. A 16/17 ans, sans travail stable, ils commencent à fonder une famille, perpétuant ainsi le cycle de la pauvreté. Comment peuvent-ils contribuer au développement ? Faire des démarches pour un loan et lancer une petite entreprise dans de telles conditions ? Tous nos clichés, tous nos préjugés pèsent de tout leur poids sur le pauvre qui, lui, se renferme sur lui-même et s'isole. De fait, se creuse inexorablement un fossé d'avec le pauvre.

Qui est pauvre aujourd'hui ?

Au sein d'ATD/Quart-Monde, nous parlons surtout des plus pauvres. C'est-à-dire, ceux qui vivent dans la précarité, sans sécurité, sans logement décent, qui ont souvent un emploi journalier et mal rémunéré, qui ne profitent pas de l'éducation. Ce sont là des gens qui s'enfoncent davantage de par leur précarité face à un problème donné, alors qu'un autre peut s'en servir pour rebondir. Le pauvre, pour moi, c'est quelqu'un qui n'a pas d'appui, ni les bonnes relations pour sortir de ses difficultés.

Comment reconnaître un pauvre ?

Je répondrai à la question par une petite histoire vécue qui illustre bien la difficulté de le reconnaître au premier abord. L'an dernier, dans le cadre de la commémoration du 17 octobre, nous avons accueilli, comme d'habitude parmi nous, une personne en grande difficulté et qui, petit à petit, travaille à sortir de sa pauvreté Quelqu'un nous approche, désireux de rencontrer «enn dimoun miser». Il n'en avait vu aucun. Je ne sais pas ce qu'il cherchait, mais cette expérience m'amène à dire que les gens ont une image typique du pauvre. Que c'est le regard qui juge et catégorise.

Le père Joseph Wresinski, fondateur d'ATD/Quart-Monde, qui a lui même grandi dans l'extrême pauvreté, a

souffert de ce regard qui juge. Sa famille avait eu un piano en héritage. Les gens n'arrivaient pas à comprendre pourquoi au milieu de ses difficultés, elle voulait garder cet objet - considéré comme un luxe -, alors qu'il pouvait contribuer à l'épanouissement des enfants. Finalement la famille a du s'en débarrasser pour pouvoir continuer à recevoir l'aide des bonnes œuvres.

Souvent, nous pensons que le pauvre doit agir selon notre schéma. C'est nous qui savons quel type de vêtement il doit porter, ce qu'il doit avoir comme biens matériels. Cette attitude est source d'injustice vis-à-vis de lui.

Que vous apporte votre cheminement aux côtés des pauvres ?

D'abord, une très grande découverte : que le plus pauvre a les mêmes aspirations que n'importe quel autre être humain. Par rapport à ses enfants, sa vie familiale, la société et ce même s'il ne réussit pas à les concrétiser.

Le pauvre est, pour moi, pleinement humain. Il faut l'aborder sur le plan de l'humanité et dans tout échange, par exemple, ses réponses sont aussi importantes que celle d'un autre. Je déplore la tendance à approcher le pauvre par rapport à ses manques. La conversation tourne autour de : «Ki ou manke ?»,«Zanfan pe resi al lekol ?». Ce qui fait, par exemple, que pendant le carême, notre discours vis-à-vis du pauvre n'est pas «Kouma ou pe viv ou karem?», mais un panier qui dit «Ena dimoun ki 'pena' kitsoz, nou bizin 'donn' zot...» Pourtant, le dialogue, la relation doivent être les mêmes qu'avec un autre.

Quels sont les types d'intervention d'ATD/Quart-Monde sur le terrain ?

Nous œuvrons surtout en faveur du réta-blissement des liens sociaux et des droits. Nous devons avoir des relations d'égal à égal avec le pauvre. Cela commence par de petites choses dans le quotidien : leur dire «Monsieur», «vous»...à ses pères et mères de famille, recueillir leurs rêves leurs, opinions pour les promouvoir En même temps, il faut travailler à faire respecter les droits. Des droits qui ne sont ni faveur, ni générosité...

La dernière «Poverty Analysis» fait mention d'un budget de Rs 450 M pour l'éradiquer,
soit $2 par jour pour chaque Mauricien ?

Il faut faire attention avec ce paramètre. Sortir de sa pauvreté ne peut pas se faire que par des moyens financiers (comptabilisé par US$ 1 ou 2). Il comprend plusieurs aspects : accès à une éducation épanouissante, à un service de santé décent, à un logement décent, au rétablissement des liens sociaux...

La lutte contre la pauvreté est un combat qui ne se gagne pas en une année. Il y a derrière un choix de société à faire. Un choix surtout sur la base des droits fondamentaux. Et ce combat ne peut se mener sans un dialogue et un partenariat avec ceux qui vivent la misère au quotidien, car ce sont eux qui ont la connaissance et l'expérience pour nous apprendre pourquoi des projets et programmes mis en place échouent à les atteindre.

Le gouvernement fait-il suffisamment
pour combattre la misère ?

Tout gouvernement, je pense, souhaiterait éradiquer la misère. Nous disons tout simplement que la misère est un problème commun à de nombreux pays et qu'il est du devoir de tous de se donner la main dans ce combat.

Mais il faut le reconnaître que, dans l'histoire de notre pays, ce combat n'est pas toujours une priorité. D'ailleurs, le nôtre en ce moment est la réduction des dettes et la remis de l'économie sur les rails.

Toutefois, je suis convaincu qu'un gouvernement fonctionne aussi par rapport aux demandes de la population. Et que si nous sommes suffisamment nombreux à nous unir et à faire entendre nos voix, tout gouvernement en fera aussi son combat prioritaire. Une plateforme commune contre la misère serait, dans ce sens, un rêve.

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