p.5foto1

Précarité


Pauvre, mais digne

«Guet sa bann san lozi-la ! Zot mari bien portan», lance un quidam à l'intention des ex-squatters qui manifestent pour leur droit au logement. Et un autre d'acquiescer avant d'égrener tout un chapelet généralisé sur ce qu'il qualifie de paresse des pauvres.

Ces remarques, on les entend souvent. D'ailleurs, dans le récent débat autour de la suppression des subventions sur les frais d'examens, un éminent membre d'une société socioculturelle n'avait-il pas fait tiquer plus d'un avec ses propos... Les gens se disent pauvres, avait-il affirmé en substance, mais portent des chaussures griffées et s'affichent avec des portables dernier cri...

«Un pauvre, explique Nadine Ramday, membre d'ATD/Quart-Monde, est une personne démunie de ses droits. Souvent, il n'y a aucune différence entre elle et Monsieur Tout-le-monde, sauf qu'elle est confrontée à de multiples problèmes majeurs et dont elle arrive difficilement à s'en sortir : manque de ressources financières, emploi pas stable, difficulté à insérer les enfants dans le système scolaire...»

Et de soutenir que le profil-type d'autrefois du pauvre ne tient plus aujourd'hui la route. C'est vrai que les pauvres aujourd'hui ne renvoient plus à l'image du Biafra : corps squelettique, morve dégoulinant du nez, regard perdu, tignasse ébouriffée, quémandant des sous à tout venant...

Résistance

«Pa ziz nou par regar, plaide Jocelyne Prude, une sans-logis qui milite au sein de l'association Terre- Nouvelle. Mo trouv ou pe rye, me eski mo konne ki ou problem ?» lance-t-elle à notre égard.

«Le gros/gras est un trompe-œil, ajoute Mario Jolicœur. Souvent, ce n'est pas un signe d'aisance, mais plutôt de déséquilibre nutritionnel, de malbouffe, de candidats potentiels au diabète et à l'hypertension (...) S'habiller en Billabong ou en Body & Soul et être bien mis peuvent être inconsciemment tantôt une forme de résistance, tantôt une manière de se faire accepter. Imaginez quelqu'un qui est pauvre et crasseux : Ki ti pou nou regar lor-li ? Quelle intégration sociale ? Comment aurait-il fait pour décrocher un emploi ? Notre société du paraître force à être comme le commun des mortels. C'est vraiment dommage que les gens ne s'en tiennent qu'à l'apparence et aux clichés traditionnels.»

Parmi les différents types de pauvreté, Mario Jolicœur en dégage deux : a) les victimes du système - soit une pauvreté liée à des événements extérieurs : perte d'emploi, biens perdus pour cause d'endettement ; et, b) la pauvreté liée à l'histoire, notamment celle de l'esclavage et à l'apprentissage qui en a suivi : une pauvreté qui fait problème et qui

pose problème et qu'en analyse marxiste, on qualifierait de «lumpen proletariat».

«Il semblerait qu'il est plus facile de travailler avec les victimes du système, constate Mario Jolicœur. Les gens ne sont souvent pas sensibles à la pauvreté liée à l'histoire; une pauvreté qu'on trouve beaucoup au sein de la communauté créole, mais aussi dans d'autres communautés.»

Causes et séquelles

Mais pourquoi cette indifférence à leur égard ? Alain Fanchon (Voir entretien ci-contre), de ATD/Quart-Monde, tente une explication : «On confond souvent les causes de la pauvreté avec ses conséquences. Quelle est la réaction générale lorsqu'on voit, tôt le matin, des hommes oisifs sous les varangues des boutiques ? Ne dit-on pas : Zot pares, zot fenean ? La cause est vite entendue ! Mais il viendrait à l'idée d'un très petit nombre de voir la situation sous un tout autre angle : Se parski zot pena travay, zot miser, ki zot pe asiz enba laboutik. Leur oisiveté est ici une séquelle. Et les hommes dont il est ici question sont pris dans un cercle vicieux où les causes et les séquelles à la longue se fondent les unes sur les autres.»

Dans la lutte contre la pauvreté, insistent tous nos interlocuteurs, il faut changer de regard. Le convertir. Et vivre une réelle proximité. «La société mauricienne dans son ensemble reste dans un schéma de jugement», constate Nadine Ramday.

Amour qui transforme

Il faut réécrire un nouveau style de lutte contre la pauvreté : «Moins de paroles : Guette mwa. Mwa osi mo ti pov, me mo inn resi sorti..., invite Mario Jolicœur. Et davantage de vraie fraternité. A la manière du Christ. Car la force de l'amour vrai peut pourtant transformer bien de choses ! Nous déployons beaucoup de moyens matériels pour aider les pauvres, mais nous ne les aimons pas. Les invitons-nous au sein de nos familles ? Sur la place publique, ne changeons nous pas de trottoir pour ne pas avoir à faire la bise ?»

Alain Fanchon, lui, met très fort l'accent sur le combat pour le respect des droits. De tous les droits. Des droits qui sont indivisibles, comme l'affirmait le père Joseph Wresinski, fondateur d'ATD/Quart-Monde. «Droit au logement, à l'éducation, au travail, à un salaire décent... Dès qu'une partie de la population seulement profite de certains droits, ceux-ci perdent leurs sens et deviennent en fait des privilèges.»

Danièle Babooram

retour aller