pleine reconnaissance de l'appel à la sainteté au sein du mariage qui motive l'éventuelle décision d'ordonner des hommes - et peut-être plus tard des femmes - mariés, sans doute nous faut-il évaluer davantage le caractère prophétique des EAP, y voyant la reconnaissance de la nature essentiellement communautaire non seulement de l'exercice du sacerdoce mais du sacerdoce même. Si le prêtre - et déjà je préfère dire «la fonction sacerdotale» - rend présent le Christ au milieu de nous, sans doute cela ne peut-il être totalement dissocié de Matthieu 18,19-20 : «Si deux d'entre vous, sur la terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon père qui est aux cieux. Que deux ou trois, en effet, soient réunis en mon nom, je suis là au milieu d'eux». J'ose penser que ce n'est pas faire preuve de fondamentalisme littéral que de croire que l'évangéliste, qui écrit certes pour les juifs, ne cherche pas uniquement ici à s'opposer à la règle rabbinique quant au nombre d'adultes de sexe masculin requis pour constituer un minian, le quorum, si on veut, pour un office à la synagogue.

Avant de m'avancer un peu plus sur la voie - peut-être périlleuse - qu'aura suggéré déjà ce qui précède, je crois utile, quitte à paraître très personnel, d'affirmer que je suis, émotionnellement, très attaché à la notion de succession apostolique, telle qu'elle est définie et garantie par le magistère romain et telle qu'elle s'exprime dans la phénoménologie catholique de l'écclésialité. Les quelques exemples qui suivront me permettront, je l'espère, d'illustrer combien, pour moi, au plus intime de mes affects et de ma sensibilité, cela est normatif et indépassable, du moins tant qu'un concile n'aura pas ouvert de nouvelles fenêtres au souffle de l'esprit.

* J'ai du mal à retenir mes larmes à chaque ordination de jeune prêtre à laquelle j'assiste, ce temps fort de l'exercice du ministère épiscopal, saisissant un homme dans la totalité de son existence, m'ayant toujours offert, depuis mon
adolescence, une profonde consolation spirituelle.

* En déplacement professionnel au Zimbabwe, j'eus l'occasion de m'entretenir avec le courageux évêque catholique de Bulawayo, Mgr Pius Ncube, et je ne vis, lorsque je pris congé de lui, aucun moyen plus fort de lui exprimer mon admiration que de prendre sa main et de baiser son anneau, ce qui est si étranger à ma sensibilité et que je n'avais jamais plus fait depuis le jour de ma confirmation par Mgr Liston. Ce fut là un de ces moments où je pus me dire que, malgré toutes mes réserves intellectuelles quant à bien des éléments du dogme, mon affectivité est irrémédiablement catholique.

* J'ai vécu très intensément la visite à Maurice de Desmond Tutu et ce n'est qu'un empêchement professionnel qui m'a privé d'assister à la célébration qu'il a présidée à la cathédrale St-James. J'ai lu, les larmes aux yeux, son interview dans le journal Le Mauricien et je suis certain que je l'aurais écouté, en chaire, avec autant d'émotion. Mais je sais avec certitude, qu'elle qu'aurait pu être mon adhésion psychologique et morale à ce rassemblement de chrétiens autour d'un pasteur à l'audience universelle, que je me serais interdit de recevoir la communion à cette célébration anglicane. Si j'avais eu le privilège de rencontrer cet homme de Dieu que je n'ai cessé d'admirer depuis plus de vingt ans, j'aurais été tenté de lui demander de me bénir mais je ne l'aurais pas fait. Parce que, pour le faire, l'honnêteté aurait imposé que je prenne le risque de le blesser, que je dise à ce pasteur prophétique - que j'estime infiniment plus que le cardinal Ratzinger - que je ne peux attendre de lui que la bénédiction d'une plénitude humaine et non ce sacramental que nous requérons d'un ministre ordonné, la tradition de mon Eglise ne me permettant pas d'être certain des ordres anglicans.

«Calvinisme épiscopalien ?»

Pourquoi un si long - et peut-être impudique - témoignage personnel dans un article qui prétend réfléchir à un enjeu d'Eglise beaucoup plus large que les émotions et la subjectivité d'un croyant ordinaire ? En tout état de cause parce qu'il me fallait tenter de vêtir de chair et de larmes mon affirmation de foi épiscopale, alors même que mon appréciation du ministère presbytéral pourrait m'exposer à l'accusation d'être un crypto-calviniste se prétendant catholique. Je pense en effet que les questions que pose la pénurie de prêtres nous invitent à réfléchir, en allant un peu plus loin que les seules EAP, à un nouveau rapport entre la validité de la vie sacramentelle d'une communauté privée de prêtre et la confirmation dans la foi que lui confère l'évêque. Bien au-delà de la question, déjà vieille, quant à la possibilité d'ordonner des catholiques mariés, je n'ai plus peur de penser qu'une redéfinition vraiment pertinente des ministères est susceptible de nous engager plus avant dans l'appréciation du sacerdoce baptismal, dans ce qui, précisément et en dépit de tout apparent

paradoxe, est peut-être, je le postule, le plus profond de la tradition catholique.

En réponse au courant donatiste qui récusait les prêtres et évêques ayant composé avec le pouvoir impérial pendant la grande persécution de Dioclétien, au début du IVe siècle, les Donatistes ne reconnaissaient pas la validité des sacrements administrés par ces frères revenus à l'Eglise lorsque le pouvoir fut plus tolérant, les conciles de Latran et d'Arles adoptèrent la position théologique suivante : le Christ est présent dans tous les sacrements et ils sont effectifs quels que soient les antécédents de l'évêque ou du prêtre qui les administre. Quitte à sauter à pieds joints sur un peu plus de seize siècles, nous retrouvons cette même conviction à l'article 1128 du Catéchisme de l'Eglise Catholique, finalisé en 1992, sous Jean-Paul II : «Les sacrements agissent ex opere operato (littéralement « par le fait même que l'action est accomplie»), c'est-à-dire en vertu de l'œuvre salvifique du Christ, accomplie une fois pour toutes. Il s'en suit que «le sacrement n'est pas réalisé par la justice de l'homme qui le donne ou le reçoit, mais par la puissance de Dieu» (S. Thomas d'Aquin, Somme Théologique 3, 68,8). Dès lors qu'un sacrement est célébré conformément à l'intention de l'Église, la puissance du Christ et de son Esprit agit en lui et par lui, indépendamment de la sainteté personnelle du ministre.»

L'intuition des conciles du début du IVe siècle sera reprise et développée, au fil des siècles, en tout premier lieu par Saint Augustin, contemporain des Donatistes face auxquels il s'engagea dans des joutes publiques mais c'est le Concile de Trente, au XVIe siècle, qui réaffirma très fortement le principe sacramentel ex opere operato, cela pour s'opposer à Calvin qui avançait, lui, que les sacrements agissaient ex opere operantis, soit par le fait même de l'action en train d'être accomplie. Cette dernière conception, d'une opérationnalité immédiate et procédurale, de l'œuvre de salut n'est pas totalement étrangère, il faut le noter, à l'ensemble rituel catholique et on la retrouve, notamment, dans la perspective théologique et anthropologique justifiant l'exorcisme, les actions engagées lors d'un exorcisme étant censés produire des effets par la prière de l'Eglise (Ex opere operantis Ecclesiae).

De l'être célébrant

Sans doute est-il significatif que, dans sa sagesse, l'Eglise ait prévu que, pour la célébration, sans garantie quant aux effets recherchés, du rituel d'exorcisme, l'identité du prêtre n'est pas indifférente. En effet, l'alinéa 2 de l'article 1172 du Code de Droit Canonique stipule que la permission d'effectuer un exorcisme «ne sera accordée par l'Ordinaire du lieu qu'à un prêtre pieux, éclairé, prudent et de vie intègre». Ici, ce n'est pas, comme affirmé contre le donatisme pour la célébration des sacrements, la seule grâce pascale du Christ qui agit ; le fait d'être prêtre ne suffit pas, il faut aussi que l'homme soit doté d'un discernement et d'une charpente spirituelle hors du commun. Si l'on se dispensait de tenir compte de son insistance sur l'œuvre intérieure de l'Esprit Saint chez les croyants qui participent à la Cène, le paradoxe de Calvin pourrait bien être le suivant : alors qu'il récuse, en rejetant ordination, épiscopat et prêtrise, la notion de pouvoir exclusif transmis de Jésus aux ministres des sacrements, à travers la succession apostolique, il attend du rituel qu'il soit salvifique par l'action en train d'être accomplie. Soit dit en passant, le Concile de Trente ne paraît pas moins contradictoire quand, tout en affirmant le caractère ex opere operato des sacrements, il maintient la fonction propitiatoire de la célébration de l'eucharistie.

La célébration de l'eucharistie n'est pas un geste magique. Si le salut s'est opéré, une fois et de manière définitive, à travers l'expérience pascale de Jésus, son mémorial actualise et revivifie la conscience du salut par le fait même, de toute évidence, que l'action est déjà accomplie. Si le Droit Canon stipule que l'officiant doit être «pieux, éclairé, prudent et de vie intègre» pour tenter, ex opere operantis, un exorcisme, il est, en revanche, «de foi catholique» de ne pas requérir ces qualités, comme conditions sine qua non, pour l'administration de nos sacrements de vie chrétienne. Puisqu'ils agissent ex opere operato. Et cela est de la plus ancienne doctrine. Sans doute incombera-t-il aux pères conciliaires de l'avenir - un avenir que
j'espère proche - d'aller plus avant dans l'esprit des antiques conciles de Latran et d'Arles. De trouver le langage contemporain pour dire encore mieux aux croyants réunis en communauté, en lien avec leur évêque et éveillés au témoignage prophétique des vœux de religion, ce qu'affirmait déjà le Docteur Angélique, que «le sacrement n'est pas réalisé par la justice de l'homme». Et peut-être même pas par son ordination.

Un paroissien ordinaire

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