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Crise des vocations
ou crise de l'autorité ?

Voici quelques semaines, La Vie Catholique m'accorda le privilège d'une publication, envoi motivé par le caractère public que prenait le débat autour d'un récent départ de jeune prêtre. L'essentiel de mon propos, alors, portait sur l'âge et la maturité des hommes admis au séminaire, de même que sur la nécessité, pour les prémunir contre un éventuel recyclage trop difficile, de veiller à ce que les candidats au sacerdoce disposent d'une formation professionnelle et de compétences profanes avant leur engagement dans la voie de la prêtrise.

Depuis ce premier article, on a pu prendre connaissance des avis fort éclairants du directeur du séminaire, le père Marc Whelan, dans le journal Le Mauricien, le père Whelan notant la difficulté pour un jeune d'aujourd'hui, difficulté d'ordre culturel, d'envisager un engagement pour la vie. La même semaine, La Vie Catholique publiait un résumé d'échanges entre prêtres et laïcs, toujours sur cette question des vocations. En conclusion de mon précédent envoi, j'écrivais que «je laisserai à plus autorisé que moi le soin de réfléchir davantage, de discerner si ces départs de prêtres qui nous troublent ne sont pas, également, un signe de Dieu». Après avoir pris connaissance des réflexions du panel réuni par LVC, cela étant fort stimulant, je ne peux éviter de me poser un certain nombre d'autres questions.

L'appel au célibat

Il pourrait être utile de distinguer deux réalités qui, en raison de l'histoire de notre Eglise romaine, sont arrivées à se recouper mais qui relèvent essentiellement de deux problématiques fort différentes : a) les vocations religieuses et b) le service sacerdotal des communautés.

Il est admis que la règle du célibat a été imposée aux prêtres, dans le rite latin, sans que cet état de vie soit lié à la nature même du sacerdoce. L'exercice de ce dernier, au sein de l'orthodoxie et, plus significatif encore, en pleine communion avec Rome, au sein des Eglises uniates et de l'Eglise maronite, illustre bien que le célibat n'est pas une condition ontologique du sacrement de l'ordre. En 1950 déjà, sous le pontificat de Pie XII, il fut autorisé à l'homme marié Louis Massignon, disciple de Charles de Foucauld et éminent spécialiste de l'islam né dans le rite latin, d'être ordonné prêtre dans le rite melkite, soit grec-catholique, cela pour sa consolation spirituelle personnelle puisqu'il n'était pas autorisé à célébrer l'eucharistie au bénéfice d'une assemblée. Plus près de nous, les nombreuses admissions récentes à l'ordination et au ministère pastoral d'anciens pasteurs luthériens et ministres anglicans mariés montrent bien elles aussi que, au sein même de notre Eglise romaine et dans le rite latin, c'est non seulement en théorie mais en pratique que s'effectue déjà la dissociation entre la règle canonique du célibat et la vocation spécifique au vœu religieux de chasteté.

Notre Eglise serait infiniment plus pauvre si les Bénédictins, les Cisterciens, les Franciscains, les Dominicains, les Jésuites, les Salésiens, les Spiritains ou les Assomptionnistes devaient disparaître. Pour ce qui est des hommes, en attendant que d'éventuelles femmes soient un jour ordonnées au sein de notre Eglise, ces religieux sont des témoins consacrés dès leurs vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, indépendamment d'une éventuelle ordination subséquente; en dépit de la richesse spirituelle des tiers-ordres ou mouvements de spiritualité associés, les héritages de Benoît de Nurcie, de Dominique de Guzman, d'Ignace de Loyola ou de François-Marie Libermann seraient tristement bradés si devait disparaître de notre Eglise le puissant témoignage de l'engagement à la chasteté comme signe - sacrement ! - du Royaume de Dieu. Toutefois, autant nous devons rendre grâce à Dieu pour ces hommes et femmes qui, dans l'isolement de leurs monastères ou dans la proximité de leurs apostolats au milieu de nous, témoignent de la plénitude relationnelle, affective et émotionnelle que leur offre la personne de Jésus-Christ, autant devons-nous reconnaître que ce témoignage supplémentaire - « surérogatoire » pourrait être le mot juste - n'est pas essentiel à

l'animation de nos communautés croyantes et à l'administration de notre vie sacramentelle.

J'aurai pu me contenter de dire - et nul n'aurait pu le contester théologiquement - qu'il n'existe aucun lien de nécessité entre le célibat et le ministère ordonné. Mais ne dire que cela aurait amputé de ma foi de chrétien cette autre conviction : l'église a besoin du témoignage du célibat consacré. Dans cette perspective, il importe que les laïcs mariés, dont je suis, soient davantage sensibilisés aux spécificités de la vocation des religieux, ce qui souvent leur échappe en raison, notamment, du risque d'amalgame entre la régle juridique du célibat des prêtres et le vœu évangélique de chasteté.

Au-delà du célibat

Sans doute parce que de nombreuses remises en cause de vies sacerdotales, ou de projets de vie sacerdotale, sont imputables à la difficulté psychologique du célibat à notre époque, nous pourrions être tentés de penser que ce dernier est la cause principale de la crise des vocations et de l'interrogation actuelle sur le ministère sacerdotal. Toutefois, on s'aperçoit que, en contexte culturel comparable, les mêmes questions traversent l'église anglicane, du moins pour ce qui est de son recrutement sacerdotal masculin, cela même si ses ministres ordonnés ont, eux, la possibilité de se marier voire dans certaines provinces, de se remarier, en cas de divorce. S'il existe une crise, ce n'est pas tant celle occasionnée par la détermination accrue du sexuel dans l'ethos contemporain mais, peut-être, bien davantage, celle que nous vaut le bouleversement des représentations symboliques, dont celle de l'autorité.

Une certaine nostalgie des grandes figures du XXe siècle nous vaut, à l'occasion, l'expression de regrets quant à la disparition des hommes d'État hors du commun, la plupart des démocraties étant aujourd'hui dirigées par des hommes et des femmes en apparence ordinaires, ayant renoncé, semble-t-il, à l'aura des légendaires monuments politiques du siècle précédent. Les photographies et images télévisées de Kennedy, déjà, avec John-John jouant dans le bureau ovale ou recevant les vœux d'anniversaire de Marylin Monroe annonçaient pour les détenteurs du pouvoir une certaine transition de leur monde séparé, dans les lambris de l'État, aux rubriques people des magazines à grand tirage. Est-il totalement neutre que cela se soit passé, à peu de choses près, à l'époque même où les pères conciliaires plaçaient la notion de peuple de Dieu au cœur de Lumen Gentium et de Gaudium et Spes ? Quatre décennies plus tard, c'est une Angela Merkel, Madame-Tout-le-Monde qui dirige l'Allemagne ; en France, Bayrou capitalise sur sa ressemblance avec le Français moyen pour progresser dans les sondages alors que Ségolène Royal fonde son pacte présidentiel sur les remontées de débats participatifs à la base.

Si les éditorialistes de presse, hommes d'un certain âge et, dans certains cas, issus du même sérail que les élites politiques, peuvent parfois souhaiter retrouver la ténacité mobilisatrice de Churchill, la hauteur patricienne de Nehru ou l'autorité ombrageuse de de Gaulle, il n'est pas certain que, parmi les générations montantes, cette aura presque sacrée - d'une insurmontable séparation d'espèce - de l'autorité soit la caractéristique la plus recherchée pour légitimer l'exercice du pouvoir. Faudra-t-il d'un troisième concile du Vatican pour prendre acte du passage d'une autorité s'exerçant de haut en bas, dans la verticalité, à une légiti-mité se conquérant en réseau, dans une horizontalité où le droit à la parole n'est plus un privilège exclusif, ce à quoi un savoir requis ordonnerait seulement quelques-uns ?

Sacerdoce communautaire

La mission confiée, par l'évêque - cela n'est pas neutre, aux Équipes d'Animation Pastorale (EAP) ne serait que pauvrement évaluée si nous nous contentions d'y voir une simple solution pratique au manque de prêtres. Tout comme ce ne devrait pas être la réduction des nombres au sein du clergé mais davantage une

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