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Les premiers et les derniers

Notre expérience nous montre qu'entre la théorie et la
pratique, il existe une grande différence Et cela se vérifie souvent en ce qu'il s'agit de nos valeurs.

Les exemples abondent. Ainsi, beaucoup d'entre nous affirmons croire en la réinsertion sociale des anciens détenus. Mais,
combien serons disposés à offrir une «chance» à un ex-détenu
en lui proposant un travail chez nous ?

Aussi, nous sommes tous sensibles à la misère des enfants de rues. Mais, concrètement, ces enfants de rues ne suscitent-ils pas chez nous plutôt un sentiment de méfiance que de compassion ?

Plus près de nous, le drame que vivent les familles et proches des pêcheurs disparus a suscité de la sympathie. Mais, peu sommes nous à avoir le courage de dépasser ce premier sentiment pour côtoyer cette détresse de plus près.

Ces trois exemples illustrent bien qu'entre les valeurs en lesquelles nous croyons et leur traduction dans les faits,
il y a souvent un gouffre. Cela veut-il dire que nous sommes des hypocrites nous contentant de prêcher une morale que nous
ne mettons pas en pratique ? Que nous nous posons en donneurs de leçons ?

Cela n'est pas le cas, car, malgré nos limites, la majorité d'entre nous sommes sincères dans nos convictions. S'il est vrai que notre incapacité à vivre nos valeurs entame beaucoup de notre crédibilité, il faut pourtant une certaine humilité pour reconnaître cette faiblesse en nous : un pas déjà dans la bonne direction.

Notre véritable drame est quand nous nous croyons tellement détenteurs de la vérité que nous refusons de revoir notre vie. Et, chez les chrétiens, cela se manifeste fréquemment par la certitude d'être tellement fidèles à la Parole de Dieu qu'il n'y a pas de place pour toute remise en question.

En ce temps de carême, peut-être est-ce utile, une fois de plus, de nous rappeler qu'il ne suffit pas de s'abstenir de nourriture pour vivre sa foi. Nous savons tous que dans toutes les grandes
religions, le jeûne est un acte volontaire important qui nous aide à nous approcher de Dieu. Mais force est de constater que pour beaucoup de croyants, le sens premier du jeûne s'est éloigné, car même si le rituel est suivi à la lettre, il ne s'accompagne pas d'un changement de comportement dans la vie de tous les jours.

Car, notre grosse faiblesse demeure notre orgueil. Et notre
exemple doit être le Christ qui, alors qu'il jeûnait dans le désert, vainc toute tentative du diable de le corrompre en lui proposant le pouvoir (Matthieu 4, 1-11). Chez nous également existe ce
combat contre le démon intérieur qu'est notre orgueil. Et c'est cette suffisance qui nous fait juger les autres et qui nous pousse à croire que nous sommes plus proches de Dieu que les autres.

Par exemple, dans la parabole des ouvriers de la onzième heure (Mt 20, 1-16), les employés se rebellent contre le maître parce que ceux n'ayant travaillé qu'une heure reçoivent le même salaire que ceux ayant travaillé de la journée. Dans cette parabole, Jésus déplore la jalousie de ces ouvriers qui n'arrivent pas à se réjouir de la grâce divine accordée aux autres. Ceci parce qu'ils sont
convaincus que ces ouvriers de la onzième heure ne le méritent pas.

Ainsi, ce qui pourrait paraître une injustice à nos yeux ne l'est nullement : avec notre regard d'homme, nous pensons que
chacun doit être rétribué selon son travail. Mais Dieu, qui est le seul à connaître le cœur de chacun de nous, nous invite à ne plus nous montrer jaloux devant la libéralité de son amour.

Erick Brelu-Brelu


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