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Rita Isou et les larmes
de l'indépendance

Alors que l'heure est aux réjouissances le 12 mars et que le quadricolore, claquant au vent, apporte un surcroît de fierté, l'amertume déborde chez Rita Isou. Ses pensées vont vers sa terre natale, l'archipel des Chagos.

Elle revit le déracinement, d'abord insidieux, puis brutal. Elle revoit l'installation des siens dans des «park koson». Refait un flash-back sur la dureté de la vie qu'elle et les siens ont connue à Maurice. «Chaque célébration de l'indépendance me fait pleurer, raconte cette octogénaire. Independans inn gagn lor nous latet. Inn vann nou pou gagn lindepandans. Pourtan, zame pa fin tret nou byen.»

Ce qui explique son refus de «trap» le drapeau mauricien, de le faire flotter sur sa maison et encore moins d'assister, en personne ou à travers le petit écran, aux festivités nationales.

Ce jour-là, poursuit notre interlocutrice, «vant brouye tellement je suis en colère. Mais fort heureusement, je ne suis pas sujette à l'hypertension».

Colère pas contre les Mauriciens

La colère de Rita Isou n'est pas dirigée contre les Mauriciens. «Ils commencent à comprendre petit à petit notre souffrance. Beaucoup nous ont aidés et nous aident encore aujourd'hui et je les en remercie. Ma colère, elle va vers ceux qui nous ont troqués comme du vil bétail. Je demande tout simplement aux Mauriciens, peu importe leur religion, de continuer à nous porter dans leurs prières.»

Pour Rita Isou, son installation forcée à Maurice a entraîné dans son sillage bien des malheurs. De ses douze enfants, il ne lui reste que trois : Mimose Furcy, Yvo et Olivier Bancoult, le bouillant leader du Groupe réfugiés Chagos (GRC).

Les autres ont trouvé la mort très jeunes et son époux, Julien Bancoult, est décédé de chagrin. «Si j'étais restée dans zil, je n'aurais pas perdu mes enfants. Il n'y avait pas de drogue là-bas et l'alcool ne faisait pas autant de ravages.»

«Zil inn ferme»

Venue en famille à Maurice soigner une de ses filles, Noémie, en 1968, alors que les bagarres raciales tirent à leur fin, Rita Isou perdra le mois suivant cette enfant.

«C'était trop tard. La gangrène s'était propagée à son pied, écrasé par une roue de charrette. Quand j'ai entamé des démarches pour retourner chez nous, M. Autard m'a informée que les îles étaient déjà vendues. Pa pou kapav retoune. C'était comme-ci on m'avait donné un coup de poignard. J'ai pleuré tout au long du chemin de retour ; de l'emplacement actuel de Rogers à la cour Chazal, à côté du cimetière St-Georges, Cassis. Impossible de parler, de partager l'information avec les miens. Leker gro !»

Debrouillardise

Et comme la famille était partie pour rester à Maurice, l'installation s'organise. «Il y avait des jours où on n'avait rien à se mettre sous la dent. Je travaillais comme bonne. Mais les gens allaient souvent dire aux patrons: «Pa dimoun ici sa» ­ et je recevais bien vite ma démission. Souvent, il m'arrivait de faire les poubelles à la recherche de pain rassis. Je préparais un bouillon de brèdes mouroung avec rien qu'un peu de gingembre pilé et du gros sel. Le pain rassis, je le faisais griller sur un échafaud monté avec des raket.»

Une misère noire qui perdure aujourd'hui encore, selon Rita Isou. «Je suis révoltée de tous ces clichés sur les Chagossiens. Récemment, j'ai eu une prise de bouche avec une dame dans le bus. Elle disait : ''Sa bann Ilois-la nek konn rod kas ar gouvernman (...) Inn don zot la kaz, terin (...) Tou pe ogmente akoz zot (...) Savat zot pa kon mete...» Mon sang n'a fait qu'un tour et j'ai rectifié que les compensations demandées s'adressaient au gouvernement britannique, pas mauricien.»

Solidaire dans la lutte

Une misère noire et la conviction que justice doit être faite à la communauté chagossienne font que Rita Isou a été, à quatre reprises, du voyage vers Londres pour les auditions liées au combat du GRC.

«Un jour, Olivier m'a fait part de son intention d'entamer des poursuites pour notre déracinement. Je l'ai toute de suite soutenu. Partou kot li ale, mo ale. Je paye mes billets d'avion à crédit et je rembourse mensuellement de ma maigre pension. Pa fer naryen si mo bizin sot dezener ! »

L'incertitude lors de ces voyages vers Londres ne rebute pas Rita Isou : «Les Chagossiens installés là-bas de même que les Anglais nous aident. La solidarité joue.»

Le rude hiver non plus ne la décourage pas. Et encore moins les difficultés de communication. «Je n'ai peur que des escaliers roulants. Pou dernye zizman, si bizin fer det pou ale, mo pou ale. Je demanderai à Dieu de donner à Olivier le courage nécessaire pour mener à bien notre lutte.»

La colère qui bout en elle, Rita Isou espère la voir évacuer avant qu'elle ne ferme les yeux pour de bon. Pour ce faire, il faut le retour des Chagos aux Chagoissiens et des compensations adéquates pour les souffrances endurées. «Autrement, je partirai avec des regrets, lizie ouver.»

Danièle Babooram

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