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Jacques Malié, recteur du collège du Saint-Esprit :
«Le 12 mars ne suscite pas un grand enthousiasme parmi les jeunes»

En ce temps de la fête de l'indépendance, le point avec Jacques Malié, pédagogue, recteur du collège du Saint-Esprit et cheville ouvrière derrière l'organisation de nombreuses manifestations sportives internationales à Maurice (Jeux des îles...). Notre invité se montre sévère envers nos politiques quant à la construction d'une Nation. Il commente également la décision gouvernementale d'abolir les subventions sur les «fees» du SC et du HSC.

Le 12 mars signifie quoi pour vous ? Qu'aviez-vous fait le 12 mars 1968 ?

Comme pour beaucoup de Mauriciens, le 12 mars marque un tournant de notre histoire, avec une réelle prise en charge par les fils du sol de la destinée du pays. Pour être honnête, à cette époque, nous n'étions pas réellement conscients de la dimension et des conséquences d'un tel événement. Dans certains milieux, il y avait une appréhension quant aux lendemains, quant à l'après-Indépendance. Les médias n'étaient pas aussi développés, accessibles et diversifiés pour nous permettre une bonne lecture de ce tournant historique.

Je me souviens avoir suivi la retransmission à la télévision, avec une attention toute particulière. Par la suite, j'ai été plus impliqué, participant aux exercices de gymnastique en tant qu'élève lors de la cérémonie au Champ-de-Mars, puis en étant invité. Il m'est même arrivé d'être choisi pour lire les messages patriotiques lors de cet anniversaire et j'ai ressenti une fierté légitime. Graduellement donc, je suis arrivé à mesurer combien cette manifestation revêt un faste particulier. Il va sans dire que le fait d'être impliqué aide à raviver notre flamme patriotique.

Et que signifie le 12 mars pour les adolescents que vous côtoyez chaque jour ?

Malheureusement, force est de constater que le 12 mars ne suscite pas un grand en
enthousiasme parmi les jeunes que nous côtoyons, si ce n'est un jour de congé additionnel. La traditionnelle Flag Raising Ceremony est devenue tout simplement une routine boudée par les plus grands élèves, qui brillent par leur absence ­ et ce, avec l'assentiment de leurs parents, hélas ! De plus, cela ne sert à rien à vouloir organiser de grands concerts qui, au lieu de permettre aux jeunes de se rassembler dans un grand élan patriotique, donnent plutôt lieu à des dérapages.

Comment faire pour susciter chez nos jeunes cette fibre patriotique ?

Tout est mis en place pour que la construction d'une Nation et l'émergence du patriotisme échouent. Les programmes d'études ont peu ou pas d'ancrage direct ou indirect dans l'histoire, la sociologie et l'anthropologie mauriciennes. De timides tentatives de renverser la tendance sont à mettre au crédit des partenaires de l'Etat qui, lui, n'affiche aucune volonté à voir émerger le Homo Mauricianus. La fibre patriotique se développera que par les efforts conjugués de la famille, de l'école, de la politique, de la culture et des religions. Il faut surtout innover, trouver des thèmes qui accrochent et faire participer les jeunes - non pas en simples spectateurs, mais en les impliquant davantage. Il faut surtout se rappeler que le patriotisme est un sentiment que l'on n'hérite pas, mais qui se cultive.

L'on a peu entendu les pédagogues sur la question de l'abolition des subventions pour les fees de SC et HSC. Que pensez-vous de cette mesure gouvernementale ?

Les pédagogues que nous sommes vivons les drames que des collégiens et leurs parents vivent au quotidien et ne pouvons rester insensibles aux cris qui nous parviennent. Nous partageons les idéaux de solidarité que prône la doctrine sociale de l'Eglise. Je ne peux répondre que pour le collège du Saint-Esprit. Nous avons toujours, par le passé, répondu aux cris de détresse ­ et ce dans la mesure de nos moyens. Seulement, cette fois-ci, avec l'abolition des subsides et les montants à payer, le collège ne peut subvenir aux besoins de tous. Nous avons apporté notre soutien à la PTA afin qu'elle bénéficie des facilités du collège et mène des actions concrètes et judicieuses, cela sans tomber dans la démesure.

Alors que l'on critique souvent le «non engagement» des jeunes, vos élèves ont été en première ligne lors de la manifestation contre cette mesure à Port-Louis. Peut-on dire que nos jeunes sont aujourd'hui plus engagés qu'il y a cinq ans ?

Comme je vous l'ai dit, cela a été une action menée par l'Association des parents et des enseignants du collège. Les élèves qui se sont rendus à Port-Louis étaient donc bien encadrés. Ils se sont engagés parce qu'ils ressentent au plus profond d'eux-mêmes les inquiétudes ainsi que les tracasseries financières de leurs parents. Ils ont aussi tenu à démontrer leur solidarité envers d'autres proches ou amis, qu'importe leur appartenance sociale ou scolaire. Quand les jeunes ont une réelle cause et se sentent concernés à juste titre, ils n'hésitent pas à s'engager. Par contre, il faudrait aussi qu'ils apprennent à ne pas se laisser manipuler et c'est en cela aussi que consiste le rôle des adultes qui les accompagnent. Selon moi, leur engagement n'est donc ni plus, ni moins que les années précédentes.

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