Éducation


Haut lieu d'État... état des lieux

L'éducation a été un haut lieu d'inquiétude et d'agitation en 2006. Elle a été un des champs où le malaise social n'a jamais cessé de prévaloir. Au primaire, en particulier. Avec l'introduction de l'A+ et la création des National Colleges, toute l'angoisse de l'examen du CPE a repris ses droits.

L'angoisse que l'on croyait finie est revenue. On a vu, pourtant, se mobiliser des organisations de type Elan, des manifestations de rue, des mobilisations populaires qui n'ont pas suffi à avoir le dessus sur la détermination du gouvernement d'aller de l'avant avec son projet A+.

Contre toute attente est intervenue le projet de National Curriculum Reform, annonçant l'abolition du CPE et l'institution d'un examen national en Form III. Mais, cruel désenchantement ! Ce projet a très vite pris la forme d'une amère illusion. L'absence criante d'un programme concret d'application de la Reform, renforcée, en cela, par une réponse parlementaire confirmant la pérennité des National Colleges à vocation d'élite est venue consacrer le maintien de A+.

La Child Labour perpétuée

L'éducation au niveau primaire continue toujours à se faire dans un climat d'inquiétude. L'examen du CPE se maintient comme seul facteur déterminant toute l'organisation de l'éducation primaire à Maurice. L'année 2006 nous a démontré qu'on n'est pas prêt à sortir de cette auberge où, comme de la chair pour abattoir, nos enfants du primaire continuent leur parcours, la tête en avant, dans le moule du CPE, à 4 matières atrocement académiques, où la mémorisation et l'ânonnement tiennent lieu de moyens intellectuels essentiels de la réussite scolaire.

Cette Child Labour se poursuit. Rien n'est fait pour attaquer le mal à la racine. C'est-à-dire, améliorer le pupil/teacher ratio. Voir de près la promotion automatique. Les late-developers. Les laissés-pour-compte. L'absence d'accompagnement social des enfants. Sans oublier, l'élargissement des matières d'examen. Afin de rendre compte des talents variés des enfants. Aussi et surtout, tenir compte de la langue maternelle.

Le BEC, pour sa part, a initié quelques actions dans ce sens en créant, en son sein, un département spécifique. Mais, force est de constater que, même dans ce secteur, l'unanimité est loin de se faire. Loin s'en faut. Sans compter l'absence, sur le plan national, d'une volonté marquée de donner à la langue maternelle sa place dans le système éducatif. Pire, les déclarations officielles, au cours de l'année, indiquent bien que l'Etat y croit peu.

Les oubliés

Quant au préscolaire, l'action publique a été bien muette sur son rôle. Pourtant, la réussite de la scolarisation passe par là. Quant aux enfants à handicaps physiques et en situation sociale difficile, l'interdit d'accès au transport gratuit aux élèves d'Anfen et la choquante fermeture d'une école de l'OMEP à Mahébourg, mais heureusement rouverte de force, nous ont donné bien de la honte quant à la manière que l'on traite certains enfants défavorisés.

Au niveau du secondaire, le conflit Etat/Privé a marqué profondément le cours des événements. Avec le dernier en date, la volonté de l'Etat d'influer sa politique de A+ sur les admissions pour les 50% des places dans les collèges catholiques. Pourtant, il n'existe pas, comme c'est le cas pour l'Etat, de National Colleges catholiques. Il est évident que cette tentative d'influence relève de la crainte de ne pas pouvoir caser les A+, en surnombre, par rapport à l'offre de places dans les National Colleges d'Etat. Le A+ et les National Colleges sont venus ajouter une «couche» à un trop-plein de problèmes déjà existants dans le secteur.

Conflit larvé

Les relations Etat/Privé, confessionnel et non confessionnel, ont, cette année, frôlé la crise. Un brutal changement de formule des subventions a fait dépendre le financement des collèges exclusivement sur leurs nombres d'élèves et leurs performances. Deux facteurs sur lesquels les collèges n'ont aucun contrôle.

Par contre, les collèges d'Etat continuent à bénéficier des largesses de la puissance publique au point de gaspillages inqualifiables comme dénoncés, chaque année, par le rapport du Directeur de l'Audit. Ce n'est qu'après des virulentes protestations que la formule, déjà en cours, plus juste et plus représentative des éléments éducatifs, nécessaires aux collèges et de leur accountability, par rapport aux pouvoirs publics, est maintenue.

Deux poids, deux mesures

De plus, le secondaire privé a été forcé de mener une bataille de chiffonniers pour discuter du quantum à allouer. Pourtant, les subventions aux collèges ne sont que des subventions de compensation pour des dépenses déjà faites au cours de ces trois dernières années. Faut être Nostradamus pour savoir si ces arbitraires plafonnements statistiques vont mettre ces collèges à l'abri des aléas économiques à l'avenir ou les «médiocratiser» deux fois plus vite.

Traitement partisan

Il est à rappeler que l'Etat dépense deux fois plus par élève dans les collèges publics que dans les collèges privés. En plus, soumis, pour leur part, à des astreintes de normes et de contrôle de la PSSA dont le secteur public est, pour sa part, privé.

Une vision éducative nationale devrait être une où tous les enfants de la République sont à parité. Une vision faisant place à l'innovation. A un adéquat accompagnement scolaire. A la formation. A la professionnalisation des services éducatifs. Sans oublier l'infrastructure, avec des moyens adéquats. Non une vision faite d'une débrouille générale.

Désintérêt pour le prévocationnel

Le partenariat avec l'Etat, en 2006, a battu de l'aile dans bien d'autres domaines. La question de ce qui advient des enfants, après leurs 3 années de scolarisation prévocationnelle, reste posée. L'honnêteté commande de reconnaître que beaucoup d'enfants du prévocationnel en ressortent encore analphabètes. C'est malheureux qu'il faille parler de ces enfants comme l'on fait des prisonniers. C'est-à-dire, quelles sont leurs chances de «réhabilitation»? Pédagogique, certes ! D'insertion professionnelle et sociale ?

A la lumière du désintérêt constaté, on peut se demander si au niveau des pouvoirs publics, il y a encore pour ces enfants des maîtres à bord. Ces enfants ont autant besoin de valorisation, comme le sont ceux des A+ dans les collèges nationaux. Tous nos enfants ne sont-ils pas égaux en droit ?

Peu d'intérêt pour les études supérieures

Quant aux études supérieures, beaucoup trop de jeunes sans moyens d'aller faire leurs études à l'étranger restent sur le pavé. Les filières universitaires sont encore à tendance par trop académique et pas assez ouverte aux formations dont le pays a besoin. L'Information Technology reste encore indéfinie pour répondre aux attentes nationales. Quel est le rôle de l'université de Maurice pour faire du pays un vrai knowledge hub est encore à être déterminé.

Par ailleurs, il est à se demander si les formations donnés sont toujours aptes à susciter, de façon pointue, le type de structure mentale et de créativité que le pays attend de ses cadres. Quel est le pourcentage des travaux de recherches universitaires qui parvient concrètement à être utile au développement du pays ?

L'université a encore ses marques à trouver pour que les recherches qui s'y déroulent soient parfaitement conformes à nos attentes. Il reste à la recherche universitaire d'aller au- delà du simple fait de faire réussir à l'examen.

Le bilan de l'année indique l'absence d'une vision d'ensemble embrassant le préscolaire à l'universitaire. Le National Curriculum Reform, de publication récente, pêche par manque de visibilité quant aux moyens et programme d'application concrète. Peut-être, pour l'année 2007 il faudrait commencer par là. Bien dire où l'on va. Bien faire ce que l'on dit.

Trop de va et vient, d'aller-retour dans les décisions, d'absence de confiance entre partenaires et des tentatives d'étatisation mal inspirées nuisent à la capacité de bien faire de tous. Il appartient à ceux qui détiennent les leviers du pouvoir de faire de l'éducation, en 2007, un vrai haut lieu de la République. L'état des lieux indique qu'elle n'y est pas encore.

par Serge Ng Tat Chung


retour