La peche aux Gros
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Nous sommes en 1995, en Novembre, l'ete bat son plein ici dans l'ocean indien,
ainsi que les gros poissons dans leurs migrations vers le sud plus austral.

Moi c'est Piero dans l'histoire, une histoire vraie, juste un peu romancee...

Avec Petit Jean, un camarade de Flic-en-Flac, on a decide de faire, depuis le
temps, une partie de "peche aux gros" (gros poissons de mer il va sans dire).

Il est six heure du matin quand le bip-bip de ma montre me reveille. Moi je
suis a Curepipe, dans les hauts de l'ile Maurice, et j'ai une bonne demi-heure
de route pour rejoindre mon ami a Flic-en-Flac sur la cote ouest de l'ile.

En essayant de faire le moins de bruit possible je me leve, passe a la salle
de bain apres avoir mis en route la machine a cafe, solide petit dejeuner, et
me voila donc pret quelques temps plus tard pour une nouvelle grande aventure.

Le jour se leve a peine quand je mets le moteur de l'auto en marche, le temps
est magnifique, pas un nuage dans le ciel, cette journee devrait etre super.

Peu de circulation a cette heure matinale, et donc tres vite je fais le tour
du Trou aux Cerfs pour rejoindre la vieille route du sucre qui me conduira a
Vacoas, de la je rejoindrai la route de Quatre-Bornes par l'Hopital Candos et
enfin la longue descente vers la mer, vers Flic-en-Flac ou m'attend mon ami.

L'histoire raconterait que, dans le temps, cette region de Flic-en-Flac etait
assez marecageuse et que sous les pieds des premiers explorateurs cela faisait
"flic... flac... flic... flac..." quand ils marchaient sur ces terres imbibees
d'eau... et de la en serait donc ne le nom de cette region de Flic-en-Flac ?

Ajourd'hui c'est presque une ville, nouvelle et moderne, principalement dediee
au tourisme. Sur plusieurs kilometres de plages de sable blanc s'etalent cote
terre des rangees alternatives de bungalows, la mer a moins de 100 metres. La
plage par elle meme est bordee de grands filaos ou chacun peut y trouver un
peu d'ombre entres deux baignades dans les eaux chaudes du lagon. Le banc de
corail ou se jetent les rouleaux de l'ocean n'est pas loin du rivage, il est
tres riches de faunes et flores sous-marines pour ceux qui aiment la plongee.

Mais nous ne sommes pas la pour visiter, Petit Jean est la devant chez lui a
m'attendre, il a deja mis tout le ravitaillement de boissons et de nourriture
pour la journee dans sa voiture, je me garre a cote, salutations rapides, et
nous partons maintenant chercher Paul et Roger autres camarades de la partie.

A quatre maintenant dans la voiture de Petit Jean, nous prennons la route vers
Albion ou nous attend Albert et son bateau : Le Ribanbelle. Le petit village
d'Albion est un peu plus haut vers le nord, a mi-chemin entre Flic-en-Flac et
la capitale Port-Louis. Nous y sommes une vingtaine de minutes plus tard...

Presentation rapide car la maree ne va pas nous attendre, il faut sortir Le
Ribambelle du garage d'Albert et nous ne sommes pas trop de cinq pour cela,
tire ensuite avec un petit tracteur nous le conduisons au bord d'une crique
que forme cette partie du petit port de la petite baie d'Albion, puis, avec
un treuil, nous laissons glisser le bateau de sa remorque pour le mettre a
l'eau, procedons au chargement, et enfin a toutes les verifications d'usage.

Nous voila maintenant pret a partir, la maree va commencer a baisser bientot
il est temps d'y aller, retour tres tard ce soir a la prochaine maree haute.

Un peu d'explication est necessaire a ce stade. Le banc de corail ceinture
l'ile un peu partout et, depuis ce petit port d'Albion, on ne pourrait aller
que dans le lagon si les pecheurs n'y avaient pas fait des passes a certain
endroit afin de pouvoir passer de l'autre cote pour rejoindre la haute mer,
mais bien souvent ces passes ne peuvent etre franchies qu'a la maree haute.

Albert, retraite, et tout recent proprietaire du bateau, est notre capitaine
de bord. C'est lui qui dirige toutes les operations et il est aux commandes.

Petit Jean, Roger, Paul, et moi, nous c'est dans l'eau a mis taille que sur
les cotes du bateau nous poussons pour l'avancer un peu plus loin du rivage.

Au signal d'Albert Petit Jean et Paul monte a bord pour baisser les moteurs
et les mettre en route en tirant sur la ficelle prevue a cet effet. De notre
cote Roger et moi on place le bateau dans la bonne direction puis montons a
bord a notre tour des qu'Albert est pret a embrayer la rotation des helices.

Le Ribambelle est deja un beau petit grand bateau, environ huit metres de
long et trois de large a la queue, taille pour la peche au gros, une petite
cabine a l'avant pour les cas de brise de mer (grosses pluies), passerelle
surmontee pour le pilotage afin de pouvoir observer assez loin, et un pont
arriere assez vaste pour que cinq a six personnes puissent operer la peche.

Nous voila partis, le niveau de l'eau est encore tres bas pres du rivage,
au dessous, dans les eaux transparentes du lagon, il y a de tres nombreux
champignons de coraux, a fleur d'eau, ou des milliers de petits poissons
de toutes couleurs font merveilles a regarder. Mais ces champignons sont
aussi tres dangereux, nous devons absolument les eviter, aussi Petit Jean
s'est mis a l'avant pour guider Albert. Nous nous admirons par les cotes.

A vitesse tres lente dans un premier temps nous nous eloignons du rivage,
a fur et a mesure le niveau de l'eau augmente, bientot les champignons ne
sont plus visibles et Albert peut commencer a pousser les moteurs afin de
rejoindre la passe a quelques deux cents metres de nous. Petit Jean reste
a l'avant avec les jumelles pour nous diriger vers les drapeaux indiquant
l'endroit du passage au travers du banc de corail. Durant ce temps nous
on commence a verifier et a preparer tous les equipements pour la peche.

La passe est en vue maintenant, a quelques cinquante metre de nous, Albert
nous explique qu'il nous faut attendre une tres grosse vague, puis compter
trois petites vagues (pour avoir une nouvelle grosse vague), mettre alors
les moteurs a fond pour pouvoir passer au dessus du banc de corail. C'est
une intense emotion dans le bateau, chacun compte, une vague, une seconde,
a la troisieme Albert met les moteurs a fond et le bateau se lance avec la
vitesse maximum vers tous ces immenses rouleaux qui se jettent sur le banc
de corail, la quatrieme vague arrive, et nous porte, ca y est, nous venons
de passer le banc de corail, et nous sommes maintenant en pleine mer...

Albert nous explique alors que la journee ne fait maintenant que commencer,
et qu'elle sera longue, il nous faut attendre les oiseaux, entre-temps nous
allons prendre le large pour nous eloigner d'un bon kilometre des cotes, et
durant ce temps nous allons preparer les cannes et les leurres a la traine.

Petit Jean monta donc sur la tourelle pour rechercher des oiseaux avec ses
grosses jumelles, et Roger prit la barre afin qu'Albert puisse nous montrer
comment on monte les cannes et les leurres a la traine. En fait, l'on met
generalement trois cannes nous explique-t-il, une au milieu a l'arriere du
bateau avec un leurre pour les plus gros poissons (marlin par exemple), et
deux autres cannes sur les cotes ceci avec des leurres pour de plus petits
poissons (bonites principalement). Lorsque les petits poissons mordent sur
les lignes de cote ca attire les gros qui eux attaquent la ligne du milieu.

Les oiseaux chassent les bancs de tout petits poissons nous explique-t-il,
et les tres gros poissons (bonites, thons, marlins, espadons, etc...) eux
aussi chassent ces memes bancs de tres petits poissons. Donc, en cherchant
les oiseaux, on pourra se placer au milieu de ces bancs et esperer prendre
du gros... Voila, ce n'est pas le seul des secrets, mais une bonne recette.

Il est maintenant onze heure du matin, la chaleur commence a monter de plus
en plus, nous faisons route vers le sud dans un premier temps, pour ensuite
remonter la cote depuis le sud vers le nord, au loin l'Ile aux Benitiers et
Le Morne se dessinent, nous avons monte nos trois lignes mais toujours aucun
oiseaux en vue, alors que d'autres bateaux sont comme nous aussi a l'affut.

Nous decidons donc de faire une petite pause, Petit Jean ouvrit sa glaciere
et nous proposa quelques baguettes de pain frais avec du pate et du jambon
pour nous restaurer un peu, c'est la bienvenu, et nous degustions tout cela
tranquillement quand une grande tortue de mer croisa le bateau, a quelques
metres seulement, l'appareil de photo en gardera vite une vue memorable...

Un peu plus tard, vers les midi, ce sont des marlins qui sont venus danser
a moins de cinquante metres de nous, il y en avait trois a sauter au dessus
de l'eau comme on le voit dans les films pour les dauphins accompagnant les
navires. Albert essaya bien de les suivre en manoeuvrant le bateau, mais ce
n'etait pas encore pour eux l'heure du repas, pas d'oiseaux, pas de chasse.

Nous etions desesperes, deja deux heure de l'apres-midi, il fait de plus en
plus chaud, nous sommes deja tous rouges comme des ecrevices sous ce plein
soleil, mais toujours rien quand c'est mon tour de monter sur la tourelle.

Avec les puissantes jumelles de Petit Jean je scrute l'horison, nous sommes
maintenant presque a la hauteur de Port-Louis, d'autres bateaux sont comme
nous en chasse, quand je vois au loin un nuage noir bizare, j'alerte Albert
qui crie alors "ce sont les oiseaux..." aussi vite il reprend les commandes
et met les gaz a fond dans la direction du nuage noir. Les autres bateaux
font aussi comme nous, changeant de cap pour se diriger dans la direction.

Moteurs a fond Le Ribambelle sautait au dessus des vagues pour rejoindre ce
nuage noir qui n'arretait pas de zigzager la-bas au loin. A la jumelle les
oiseaux devenaient de mieux en mieux visible, et le nuage de moins en moins
epais a fur et a mesure que nous nous rapprochions. Peu de temps apres nous
etions au milieu de milliers d'oiseaux qui piquaient dans l'eau pour pecher
parmi ces miliers de tout petits poissons de ce banc que nous surnagions...

La mer devint ensuite en ebullition autour de nous lorsque les premieres
bonites firent a leur tour leur apparition pour chasser. Avec les autres
bateaux nous suivions maintenant ce banc, ces oiseaux, et ces bonites, les
moteurs a fond pour vous donner une idee de la vitesse, et ceci en esperant
qu'une bonite, ou du plus gros, morde enfin sur l'un de nos trois leurres.

Ca y est, la-bas un autre bateau a une prise, l'espoir remonte a bord quand
Albert, d'un signe magistral, nous dit non, nous allons trop vers le nord,
le banc va faire demi-tour pour retourner vers les eaux plus chaudes de la
cote sud, et il entama un large demi-tour toujours a pleine vitesse... Dans
le bateau nous etions tous tres inquiet mais, effectivement, quelques temps
plus tard le banc changea de direction pour revenir sur nous, vers le sud.

C'etait l'inverse maintenant, nous nous etions devant, et c'etait le banc
et les oiseaux qui nous rattrapaient derriere nous. Tres vite une ligne de
cote partit, et Roger fut en charge de la remonter pendant que nous nous
continuions a surveiller les deux autres lignes. Mais le banc nous avait
rattrape, la mer a nouveau etait en ebullition de poissons et d'oiseaux
tout autour de nous, les lignes s'emmelerent, seule la premiere et seule
prise fut la bonne, une belle bonite d'environ soixante centimetres quand
meme, et pesant pres de trois a quatre kilogramme. Il nous fallu plus d'une
demi-heure pour la ramener puis la hisser sur le bateau sans casser le fil.

Mais quel souvenir, et c'est Albert qui nous rappela que nous avions quand
meme aussi consomme beaucoup d'essence durant cette course, que de plus il
se faisait tard, et qu'il etait l'heure de prendre la route du retour...

Un peu plus tard nous repassions la passe sur une grosse vague apres trois
petites, retraversions le lagon en faisant attention aux champignons de
coraux, replacions Le Ribambelle sur sa remorque pour le remettre dans le
garage d'Albert, et nous retrouver pour un dernier pot avant de se quitter.

Albert demanda a son epouse d'allumer un petit barbecue, pendant ce temps
il decoupa la bonique en cinq parts, plus une qu'il placa ensuite sur le
barbecue pour la griller toute fraiche en petit carres, un delice que vous
ne pouvez pas imaginer, fondant dans la bouche, comme du filet superieur.

Petit Jean nous reconduisit ensuite a Flic-en-Flac, la je recuperais ma
voiture pour remonter bien fatigue a Curepipe. Direct au lit, mais dur pour
dormir apres cette journee memorable, ceci sans parler des coups de soleil.

C'est donc le lendemain que j'ai raconte toute cette aventure a mes proches,
devinez, apres avoir fait grille mon morceau de bonite sur un bon barbecue
pour le repartager avec eux en meme temps que je leur racontais ce recit...

Mais c'est promis, je le referai, c'est super une partie de peche au gros.

Piero.


Texte original de Pierre Pruvost-Sooriah (Piero sur les ondes radio-amateur et pour les proches)


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